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Mignon à Genève, le 19e siècle prend de l’âge

La Scène, Opéra, Opéras

Genève. Grand Théâtre. 9-V-2012. Ambroise Thomas (1811-1896) : Mignon, opéra comique en trois actes et cinq tableaux sur un livret de Jules Barbier et Michel Carré d’après Wilhelm Meisters Lehrjahre de Goethe. Mise en scène : Jean-Louis Benoît. Décors : Laurent Peduzzi. Costumes : Thibaut Welchlin. Lumières : Dominique Bruguière reprise par Roberto Venturi. Chorégraphie : Lionel Hoche. Coaching musical et linguistique : Anita Tyteca. Avec Sophie Koch, Mignon ; Paolo Fanale, Wilhelm Meister ; Diana Damrau, Philine ; Nicolas Courjai, Lothario ; Carine Séchaye, Frédéric ; Emilio Pons, Laërte ; Frédéric Goncalves, Jarno ; Laurent Delvert, Un Serveur. Choeur du Grand Théâtre de Genève (Direction : Ching-Lien Wu). Orchestre de la Suisse Romande. Direction musicale : Frédéric Chaslin

Inutile d’essayer de se convaincre que Mignon d’ est un opéra, au sens actuel que l’on donne généralement à ce mot. Un opéra, c’est-à-dire une intrigue, tragique ou comique, racontée en musique. Mignon n’est, sous son aspect de conte merveilleux et totalement improbable, que le prétexte pour de nous servir une musique souvent charmante et plus souvent encore d’une joliesse plate. En fait, cette œuvre a considérablement vieilli et ne correspond plus aux images de la pensée actuelle. Surtout lorsqu’on montre cette histoire en collant la mise en scène au plus près du livret.

Si à travers les événements de l’intrigue se profile le parcours initiatique de Wilhelm Meister, le héros dont Mignon serait la conscience, le metteur en scène semble lui avoir préféré un discours scénique au premier degré. Il gomme ainsi une grande partie du rêve amoureux, du cheminement intérieur du héros voir du merveilleux sous-jacent au roman de Goethe. En dépit des très beaux costumes, les décors ne sont pas assez évocateurs pour emporter le spectateur dans le rêve.

Après un premier acte qui peine à décoller avec une fête gitane terne, les cabrioles de quelques-uns et malgré la belle et célèbre romance « Connais-tu le pays où fleurit l’oranger ? », la langueur et la longueur du premier acte ont eu raison de la patience d’une partie des spectateurs qui n’ont pas réapparu au second lever de rideau. Tant pis pour ce manque de curiosité car les choses semblent s’animer quelque peu dans un second acte plus anecdotique et vivant.

Des scènes qui permettent aux protagonistes de montrer leurs talents d’acteurs et de chanteurs. Au premier rang desquels, la soprano (Philine) s’avère une actrice d’une grande drôlerie en même temps qu’une interprète vocalement ébouriffante. Sa domination technique du chant est renversante. Elle se joue de toutes les difficultés vocales avec une désinvolture incroyable. Capable de tournoyer sur elle-même comme une ballerine sans que son chant perde la moindre intensité reste une performance notoire. Son « Je suis Titania la blonde », autre air célèbre de cette œuvre, est enlevé avec une magnifique maîtrise des vocalises. Pourtant, cette maîtrise révèle tout de même un certain manque de ce grain de folie, de cette générosité artistique qui soulève le public toujours prêt à idolâtrer. Où sont les et autres Renata Scotto, folles géniales. Tempi passati !

Aux côtés de la soprano , la mezzo (Mignon) quand bien même elle délivre un chant des plus corrects, se fond dans un moule de morosité vocale sans grandes couleurs. Son chant ne transcende pas son personnage oscillant entre la jeune amoureuse et la petite fille bien sage sans qu’on puisse discerner laquelle des deux elle est réellement.

Il est vrai que le ténor Paolo Fanale (Wilhelm Meister) n’apporte guère d’élan dans la distribution. Avec son élocution française totalement défaillante et incompréhensible, sa technique vocale plus adaptée au répertoire rossinien qu’à l’opéra français, il force sa voix dans le masque la rendant nasale à la limite du supportable. A de rares occasions, lorsqu’il modère son volume, il montre une voix des plus agréables. Alors !

D’une manière générale, ce qui frappe chez ces trois interprètes est leur difficulté à projeter la voix parlée par rapport à la voix chantée. Le contraste des volumes vocaux rend souvent les dialogues parlés inintelligibles au-delà du quatrième rang du parterre. Comme au cinéma muet, on suit alors des gestes sans entendre les paroles. Seuls les anglophones auront le privilège de comprendre ce qui se dit puisque étrangement, les surtitres des parties parlées ne sont inscrites que dans la langue de Shakespeare.

Un défaut de placement de la voix parlée que n’ont pas les autres protagonistes de cette distribution. A commencer par la basse (Lothario) dont l’immense instrument domine aisément (parfois même trop) les romances qu’il interprète. Tout comme les deux membres de la troupe des jeunes chanteurs en résidence au Grand Théâtre de Genève, la mezzo-soprano (Frédéric) dont la présence scénique et vocale s’affirme de production en production et le ténor (Laërte), excellent comédien et musicien.

Peut-être que les mots que le chœur doit chanter ne sont-ils pas idéalement choisis pour que la masse vocale d’un chœur les rendent avec clarté mais, si vocalement le Chœur du Grand Théâtre était admirable, sa diction est parfois apparue peu claire. Ah ! la difficulté de chanter la langue française en général et celle de la poésie lyrique en particulier.

Dans la fosse, l’ est souvent apparu timide. La direction sensible et « dentellique » de n’a pas réussi à faire oublier la musique chambriste quelque peu maniérée d’un Ambroise Thomas ici démodé.

Crédit photographique : Diana Damrau (Philine) ; (Laërte), Diana Damrau (Philine) © Grand Théâtre de Genève/Yunus Durukan

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