Stuttgart donne à voir Tristan et Isolde

La Scène, Opéra, Opéras

Stuttgart. Opéra. 28-IX-2014. Richard Wagner (1813-1883) : Tristan und Isolde, opéra en trois actes sur un livret du compositeur. Mise en scène : Jossi Wieler, Sergio Morabito. Décors : Bert Neumann. Costumes : Nina von Mechow. Avec : Christian Iven (Isolde) ; Katarina Karnéus (Brangäne) ; Erin Caves (Tristan) ; Shigeo Ishino (Kurwenal) ; Liang Li (Marke) ; Alexander Hajek (Melot)… Choeur de l’Opéra national de Stuttgart (préparé par Johannes Knecht) ; Staatsorchester Stuttgart, sous la direction de Sylvain Cambreling.

Wagner à Stuttgart, la tradition est ancienne : on a beaucoup discuté du Ring composite, vite promu au rang d’apothéose du Regietheater par ses détracteurs mais passionnant au moins par moments.

Plus récemment, c’est Calixto Bieito qui a pu présenter sa vision de Parsifal, une production apparemment très riche que nous n’avons encore pu voir. Cette nouvelle production de Tristan par l’intendant de la maison, qui avait déjà signé le merveilleux Siegfried du Ring en question, divisera sans doute moins les esprits, peut-être parce que Tristan se prête moins que d’autres opéras à des réinterprétations radicales.

Dans le premier acte, c’est presque par son classicisme que surprend ce spectacle : l’acte I, sur un navire agité par les flots au moyen d’un dispositif très XIXe siècle, est à vrai dire un peu trop beau pour être vrai, le spectateur prenant progressivement conscience de l’artifice et s’en distançant – cette semi-ironie servant précisément à faire la part entre les oripeaux du récit et son cœur émotionnel. En opposant les deux femmes habillées de couleurs vives façon Europe centrale et les hommes en couleur sombre, en entassant la dot d’Isolde (horloge de parquet incluse), les metteurs en scène disposent de petites touches qui dessinent le cadre bourgeois et rassurant d’un monde à qui par l’amour le couple central va se trouver brutalement étranger.

Tristan und Isoldevon Richard Wagner20. Juli 2014Musikalische Leitung: Sylvain CambrelingRegie und Dramaturgie: Jossi Wieler, Sergio MorabitoBühne: Bert NeumannKostüme: Nina von MechowLicht: Lothar BaumgarteChor: Johannes KnechtAuf dem Bild: Christiane Iven (Isolde),  André MorschFoto: A.T. Schaefer
Il n’est alors que logique de choisir, à l’acte II, de faire allusion au Panopticon de Bentham, ce modèle sinistrement utopique d’une prison où chaque détenu peut être vu à tout instant sans jamais savoir s’il l’est en effet – le magnifique rideau de scène sur le même modèle, dès le début du spectacle, n’avait à vrai dire pas laissé beaucoup d’espoir quant à la possibilité de vie hors du monde ; quand le couple illicite est découvert, c’est Isolde elle-même qui ouvre la perspective, comme si elle disait avec Mélisande « Je veux qu’on me voie ». À l’acte III, quand meurt Isolde, Tristan entame une étrange et lente danse qui le place déjà dans un autre monde : en pleine conformité avec le drame wagnérien, la mort des héros est moins tragédie que délivrance, qu’apothéose. Pas radical, ni forcément inoubliable, ce Tristan nouveau, mais cohérent et fort.

C’est , directeur musical de l’Opéra de Stuttgart, qui s’est chargé de cette importante nouvelle production : l’acte I est étonnamment lent, et Cambreling ne laisse jamais totalement déferler les vagues postromantiques. Mais la clarté du discours en même temps que l’attention aux chanteurs propre aux vrais chefs de théâtre font de cette soirée un beau moment wagnérien.

Pas de stars, donc, comme toujours à Stuttgart, mais un travail en profondeur

Sur scène, c’est une distribution équilibrée et soignée qui fait vivre la mise en scène de Wieler et Morabito : la grande qualité instrumentale de la voix de Christiane Iven fait merveille pendant une bonne partie de la soirée, mais on aimerait un peu plus d’ironie et de mordant pendant les récits du premier acte, et parfois aussi une diction un peu plus soignée. se sort admirablement de son rôle terrible : non seulement il arrive sans difficulté au bout de ses monologues de l’acte III, mais il le fait constamment avec une grande musicalité, sans jamais avoir à forcer ou à ménager ses forces. Katerina Karnéus est un peu l’inverse de Christiane Iven : elle n’est pas de ces Brangäne de pure splendeur sonore, mais ce qu’on perd en velours est largement compensé par une grande attention au texte et au personnage. C’est pourtant, inhabituellement, le Kurwenal de qui remporte l’adhésion la plus inconditionnelle, aussi bien vocalement que par un jeu véritablement habité. Pas de stars, donc, comme toujours à Stuttgart, mais un travail en profondeur qui vaut bien mieux que bien des grands noms.

Photos : Tristan und Isolde, acte I ; acte II © A. T. Schaefer

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