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À Berlin, une Traviata sans entracte et sans entrain

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Berlin. Staatsoper im Schiller-Theater. 25-XII-2015. Giuseppe Verdi (1813-1901) : La Traviata, opéra en trois actes sur un livret de Francesco Maria Piave. Mise en scène : Dieter Dorn ; décor : Joanna Piestrzyńska ; costumes : Moidele Bickel. Avec : Nadine Koutcher (Violetta Valéry) ; Cristina Damian (Flora Bervoix) ; Simone Piazzola (Giorgio Germont) ; Florian Hoffmann (Gastone) ; Dominic Barberi (Barone Douphol)… Chœur de la Staatsoper Berlin (préparé par Martin Wright) ; Staatskapelle Berlin ; direction : Daniel Barenboim.

© Bernd UhligBeaucoup de grandes maisons préfèrent jouer les grands classiques indéfiniment dans des productions peu stimulantes mais amorties, pour concentrer leurs efforts sur des projets plus originaux qui font parler d’elles.

La Staatsoper Berlin, toujours dans son domicile provisoire au Schiller-Theater (jusqu’en octobre 2017 au moins), avait à son répertoire une production très correcte de 2003, celle créée à Aix par Peter Mussbach (1 DVD Bel Air) ; elle ose pourtant une nouvelle Traviata pour les fêtes de Noël, et les raisons d’y aller ne manquent pas : une salle intime beaucoup plus agréable que les hangars opératiques habituels (et nous ne parlons pas que de Bastille), le prestige dans la fosse de , la Violetta de Sonya Yoncheva…

La Staatsoper aura eu pourtant très vite l’occasion de tester cette nouvelle production comme si elle était déjà un spectacle de routine : dès cette troisième représentation, les défections se multiplient, avec ce que cela veut dire d’apprentissage hâtif par les remplaçants. Au lieu de Sonya Yoncheva, c’est la jeune qui chante le rôle principal, et elle le fait avec une certaine passivité expressive peut-être due aux circonstances, mais aussi et surtout avec une grande maîtrise de son instrument. Hors une lettre plus chantonnée que dite au dernier tableau, la lauréate du célèbre concours de Cardiff conquiert le public par une parfaite maîtrise de tous les enjeux techniques du rôle, jamais prise en défaut ni par les lignes, ni par les aigus, ni dans la vivacité du dialogue. On ne peut pas en dire autant de , Alfredo bien dur, pas plus expressif que sa partenaire, mais incapable de nuances dynamiques et constamment brutal – mais les notes sont là, si on est prêt à s’en contenter. Il est vrai que Pirgu, remplaçant d’Abdellah Lasri, sera lui-même remplacé pour la prochaine représentation, par Eric Cutler… en attendant la suite.

Seul des trois interprètes principaux à avoir survécu, ne convainc pour autant pas beaucoup plus : la voix est saine et bien conduite, mais bien dure et sans émotion. L’émotion, à vrai dire, est le problème central de cette soirée : l’idée de jouer l’œuvre sans entracte aurait dû en faire un crescendo émotionnel implacable (deux heures et quart, ce n’est pas si long !), mais la direction désarmante de raideur de interdit aux chanteurs toute possibilité de caractérisation. Quand il faut être lent, c’est très lent ; quand il faut faire rugir l’orchestre, les décibels sont là, sur commande, mais sans la moindre vie théâtrale, sans travail du son orchestral. C’est mieux, au moins, que ses Wagner récents si incohérents et si peu tenus, mais tout de même.

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Au moins, avec à la mise en scène, Barenboim s’est choisi un partenaire à sa hauteur. Peu connu en France, ce jeune octogénaire a été pendant longtemps le visage le plus connu du théâtre à Munich, dirigeant successivement de 1976 à 2011 les deux principales scènes de Munich, et quelques mises en scène à l’opéra voisin par la même occasion. On pourra longtemps discuter si la production est plutôt typique des années 1980 ou 1990 : une chose est sûre, elle n’est pas d’aujourd’hui, et les costumes clinquants de Moidele Bickel affirment leur kitsch avec une certaine audace. Les trois remplaçants de la soirée (avec la belle Annina d’) ne jouent pas mal du tout, qui a bénéficié de toutes les répétitions, pas très bien, ce qui pourrait nous amener à des conclusions désagréables sur la direction d’acteurs, mais le problème n’est pas là. La scène est occupée par une estrade ronde, qui laisse entendre que, à un moment ou à un autre, elle va tourner : fausse alerte, rien ne se passe. Rien, à part un sac de sable, en hauteur, qui perd son contenu tout au long du spectacle. L’essentiel du décor est constitué par un vaste miroir, bien entendu brisé. Et, parfois, apparaît dans ce miroir une énorme tête de mort constituée par les corps de huit figurants. Le lecteur n’aura peut-être pas compris toute la subtilité de cette symbolique : oui, la beauté est périssable, savez-vous, le temps file, et la mort menace, dans cet opéra. Quand la mort approche au dernier tableau, les figurantes s’approchent de Violetta : on voit très distinctement leurs seins sous le léger collant qui les couvre. On pourrait croire que c’est simplement pour divertir les spectateurs un peu consternés par le spectacle, mais non, figurez-vous : il y a un symbole là-dessous, la mort, l’amour, le sexe, tout cela est lié. Puisqu’on vous le dit. Merci mille fois à pour cette révélation.

Crédits photographiques : © Bernd Uhlig

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Berlin. Staatsoper im Schiller-Theater. 25-XII-2015. Giuseppe Verdi (1813-1901) : La Traviata, opéra en trois actes sur un livret de Francesco Maria Piave. Mise en scène : Dieter Dorn ; décor : Joanna Piestrzyńska ; costumes : Moidele Bickel. Avec : Nadine Koutcher (Violetta Valéry) ; Cristina Damian (Flora Bervoix) ; Simone Piazzola (Giorgio Germont) ; Florian Hoffmann (Gastone) ; Dominic Barberi (Barone Douphol)… Chœur de la Staatsoper Berlin (préparé par Martin Wright) ; Staatskapelle Berlin ; direction : Daniel Barenboim.

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