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À Strasbourg, reprise de L’Affaire Makropoulos

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Strasbourg. Opéra national du Rhin. 7-II-2016. Leoš Janáček (1854-1928) : Věc Makropulos, opéra en trois actes sur un livret du compositeur, d’après la pièce de Karel Čapek. Mise en scène : Robert Carsen, reprise par Laurie Feldman. Décors : Radu Boruzescu. Costumes : Miruna Boruzescu. Lumières : Robert Carsen et Peter Van Praet. Dramaturgie : Ian Burton. Avec : Ángeles Blancas Gulin, Emilia Marty (Elina Makropoulos) ; Raymond Very, Albert Gregor ; Martin Bárta, Jaroslav Prus ; Enric Martinez-Castignani, Dr Kolenatý ; Guy de Mey, Vitek ; Sophie Marilley, Krista ; Enrico Casari, Janek ; Andreas Jäggi, Hauk-Šendorf ; Peter Longauer, le Machiniste ; Nadia Bieber, la Femme de ménage / la Femme de chambre. Chœurs de l’Opéra national du Rhin (chef de chœur : Sandrine Abello), Orchestre philharmonique de Strasbourg, direction : Marko Letonja.

L'Affaire Makropoulos (Strasbourg16)_6L’Opéra national du Rhin offre l’opportunité de revoir sa production de L’Affaire Makropoulos de Leoš Janáček, créée en 2011, dans la mise en scène de . Si la distribution reprend en grande partie celle d’il y a cinq ans, l’intérêt est ravivé par des interprètes renouvelés pour les deux rôles principaux, dont le rôle-titre, un autre orchestre et une nouvelle direction.

Étalé sur cinq saisons, de juin 2010 (Jenůfa) à septembre 2013 (De la Maison des Morts), le cycle Janáček de l’Opéra national du Rhin a présenté les cinq opéras majeurs du compositeur tchèque. , avec qui Marc Clémeur a de longue date noué des relations de confiance, en a assuré toutes les mises en scène, soit en remontant ou modifiant ses premiers travaux pour l’Opéra des Flandres, soit en assurant des créations comme pour cette Affaire Makropoulos.

Il était assez évident que le sujet ne pouvait qu’intéresser Robert Carsen. Cette histoire abracadabrante d’une cantatrice de renom, condamnée à vivre plus de 300 ans par la vertu d’un élixir de jouvence absorbé au XVIe siècle, lassée de cette existence où elle voit vieillir et disparaître tous ceux qu’elle a aimés, devenue sèche et cynique sur la nature humaine et n’aspirant plus qu’à enfin mourir, lui offre à nouveau l’opportunité d’une réflexion sur le monde du spectacle, sur le « théâtre dans le théâtre » et même sur l’histoire de l’opéra. Sans revenir en détail sur cette mise en scène, déjà commentée lors de la création, on y retrouve le style, la patte du metteur en scène canadien dans l’intelligence de l’analyse, le goût pour les tableaux esthétiques et marquants et la minutie de la réalisation scénique. Toutefois, cette reprise ayant été assurée par sa collaboratrice Laurie Feldman, la direction d’acteurs n’atteint pas tout à fait la précision et la fluidité coutumières. C’est notamment le cas en cette matinée de première pour les trois nouveaux venus, dont le jeu est marqué parfois par des flottements ou des hésitations. C’est aussi perceptible dans la première scène du IIIe acte qui paraît inhabituellement fouillis. Gageons que ces menues réserves devraient s’améliorer au fil des représentations.

s’est approprié le difficile rôle-titre d’Emilia Marty dès 2013 à La Fenice de Venise dans cette même mise en scène. Elle y est véritablement époustouflante d’engagement et de présence. Hautaine et cassante, revenue de tout, presque inhumaine dans son dédain pour l’humanité, elle peine cependant à fendre l’armure pour sa scène finale qui manque un peu d’émotion et de chaleur et n’offre pas le climax attendu. Vocalement, le soin apporté au texte et les aigus lancés comme des défis (mais pas toujours justes) en font une Emilia Marty de poids. Avec l’interprète d’Albert Gregor, on gagne incontestablement au change par rapport à 2011. domine en effet avec aisance la tessiture très tendue dans l’aigu du rôle et campe avec à propos et subtilité ce caractère un peu falot qui se laisse manipuler si facilement par la diva. Le troisième élément nouveau de cette distribution emporte moins l’adhésion. Trop torrentielle voire vociférante, n’est en rien le rayon de lumière que doit être la douce Krista dans cet univers implacable.

Pour le reste, pas de changement par rapport au casting initial. On retrouve donc avec satisfaction le somptueux et puissant Baron Prus de , l’avocat Kolenatý impeccablement piaillant de , l’étonnante et formidable composition de en clerc Vitek, la douceur d’ en amoureux transi Janek. Et si le Hauk-Šendorf d’ nous a semblé moins libéré et déjanté, il n’en demeure pas moins flamboyant.

L'Affaire Makropoulos (Strasbourg16)_2Est-ce le retour à une version plus proche des intentions originelles du compositeur, en l’occurrence l’édition critique de Jiri Zahrádka publiée en 2014 ? Exacerbée par l’acoustique toujours un peu rêche de l’Opéra de Strasbourg, jamais la musique de Janáček ne nous avait paru si âpre et si violente que sous la baguette de . Presque un peu trop en fait, puisque les rares moments de lyrisme ou de suspension y passent à la trappe ; on en prendra pour exemple le solo de violon et viole d’amour qui introduit la scène finale, d’une désespérante sécheresse. L’ se sort avec les honneurs de cette partition d’une extrême difficulté technique, bien que les complexes superpositions de rythmes manquent de clarté.

Au final, une reprise de qualité et soignée, mais qui ne parvient pas tout à fait à égaler dans notre souvenir l’aboutissement et l’éblouissement de la première série.

Crédit photographique : (Emilia Marty) © Alain Kaiser

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Strasbourg. Opéra national du Rhin. 7-II-2016. Leoš Janáček (1854-1928) : Věc Makropulos, opéra en trois actes sur un livret du compositeur, d’après la pièce de Karel Čapek. Mise en scène : Robert Carsen, reprise par Laurie Feldman. Décors : Radu Boruzescu. Costumes : Miruna Boruzescu. Lumières : Robert Carsen et Peter Van Praet. Dramaturgie : Ian Burton. Avec : Ángeles Blancas Gulin, Emilia Marty (Elina Makropoulos) ; Raymond Very, Albert Gregor ; Martin Bárta, Jaroslav Prus ; Enric Martinez-Castignani, Dr Kolenatý ; Guy de Mey, Vitek ; Sophie Marilley, Krista ; Enrico Casari, Janek ; Andreas Jäggi, Hauk-Šendorf ; Peter Longauer, le Machiniste ; Nadia Bieber, la Femme de ménage / la Femme de chambre. Chœurs de l’Opéra national du Rhin (chef de chœur : Sandrine Abello), Orchestre philharmonique de Strasbourg, direction : Marko Letonja.

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