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L’Aiglon trouve enfin sa place

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Marseille. Opéra. 21-II-2016. Arthur Honegger (1892-1955) et Jacques Ibert (1890-1962) : L’Aiglon, drame musical en 5 actes d’après la pièce d’Edmond Rostand adaptée par Henri Cain. Mise en scène : Renée Auphan d’après Patrice Caurier et Moshe Leiser. Décors : Christian Fenouillat. Costumes : Agostino Cavalca ; Lumières : Olivier Modol d’après Christophe Forey. Avec : Stéphanie D’Oustrac, L’Aiglon ; Ludivine Gombert, Thérèse de Lorget ; Benedicte Roussenc, Marie-Louise ; Sandrine Eyglier, La Comtesse Camerata ; Laurence Janot, Fanny Essler ; Caroline Géa, Isabelle, le Manteau vénitien ; Marc Barrard, Flambeau ; Franco Pomponi, Le Prince Metternich ; Antoine Garcin, Le Maréchal Marmont ; Yves Coudray, Frédéric de Gentz ; Eric Vignau, L’attaché militaire français ; Yann Toussaint, Le Chevalier de Prokesch-Osten ; Anas Seguin, Arlequin ; Camille Tresmontant, Polichinelle, un Matassin ; Frédéric Leroy, Un Gilles. Chœur (chef de chœur : Emmanuel Trenque) et Orchestre de l’Opéra de Marseille, direction : Jean-Yves Ossonce.

L’opéra à quatre mains d’Honegger et d’Ibert aura connu, depuis sa création en 1937, le même destin que son héros, condamné à la réévaluation puis au quasi-oubli à chacune des reprises. Et si la donne venait de changer enfin à Marseille ?

IMG_2165 photo Christian DRESSE 2016L’Aiglon est le surnom donné au Duc de Reichstadt, au Roi de Rome, au fils de Napoléon premier, qu’on imagina un instant en Napoléon II, avant qu’il ne mourût de phtisie à 20 ans. Ce destin, gros succès d’Edmond Rostand mis en bouche par Sarah Bernhardt, devint, sous la plume un rien surannée d’Henri Cain, un livret d’opéra substantiellement remanié par Honegger et Ibert qui avaient tout deux déjà composé pour le cinéma (le Napoléon d’Abel Gance pour le premier). Leur Aiglon à deux têtes, commandé par Raoul Gunsbourg, alors directeur de l’opéra de Monte-Carlo, est probablement, avec ses cinq actes aussi brefs que denses, le premier avatar d’un nouveau genre : une sorte de film projeté sur l’écran horizontal d’une scène. Une histoire de fantôme assez touchante même à une époque où la « napoléostalgie » est quelque peu à la peine.

Les ambiances musicales sont des plus variées au cours de 90 minutes de musique d’une constante inspiration : discursifs échanges façon Dialogues des carmélites, délicates danses à l’ancienne, de célèbres comptines intégrées au tissu musical, le sommet musical restant un saisissant tableau halluciné à Wagram. Pour les mélomanes davantage au fait d’Honegger, le plus troublant est la révélation, à l’Acte I, d’un Ibert aussi efficace que Puccini et Poulenc.

Dans le genre de l’écriture à quatre mains, hormis la réussite de The Juniper tree de Philip Glass et Robert Moran, L’Aiglon plane en solitaire. L’on attribue traditionnellement les Actes I et V à Ibert, le reste à Honegger. Plus fiable sans doute, le malicieux : « l’un la main droite, l’autre la main gauche… l’un écrivait les dièses, l’autre les bémols » énoncé par les deux complices !

Comme fait sens également à Marseille l’autre merveilleuse collaboration à quatre mains entre et le tandem Leiser/ Caurier. C’est elle qui, lorsqu’elle fonda l’opéra de Lausanne, invita régulièrement les tout jeunes metteurs en scène des sublimes Troyens et Songe d’une nuit d’été lyonnais (ainsi en 2013), la même qui sut plus tard, à la tête de l’Opéra de Marseille, les convaincre d’un nouvel envol de L’Aiglon. Ce sont eux maintenant, empêchés par un planning devenu planétaire, qui lui confient la reprise du travail exemplaire de 2004 dans la cité phocéenne.

Cette production ne peut avoir pris une ride vu qu’elle trouva d’emblée le ton juste d’une classe scénique idoine, à même de réconcilier tous les publics : beau et commode décor modulable de avec d’immenses boiseries-prison lestées des moulures de Schönbrunn, où l’Aiglon était en exil avec sa mère, hauts murs où les ombres portées peuvent glisser à loisir, statues brisées au sol dans un jardin de Watteau, ciel d’orage à Wagram… Le tout posé sur un sol-miroir dédoublant les silhouettes. Hélas ! ce plancher de scène, d’une grande beauté, est invisible du parterre de l’opéra de Marseille. Vu de là, le spectacle perd de sa plastique, et frustre assez les amateurs d’émotion esthétique plus forte.

IMG_2182 photo Christian DRESSE 2016

 

 

Cette réserve sérieuse mise à part, tout n’est que bonheur. La direction idéale de , à la tête d’un orchestre qu’il galvanise dès le premier accord, atteignant le souffle de l’épopée à l’Acte IV, sait révéler les beautés d’une partition dont il est amoureux (après l’avoir dirigée dans la même mise en scène, à Lausanne et à Tours). Mais aussi l’atout que constitue la prise de rôle de Stéphanie d’Oustrac. Frisson sur toute la ligne ! Silhouette totalement crédible dans les costumes successifs, à même d’annihiler, mouchoir au creux du pantalon (comme dit la chanson) à l’appui, la notion même de travesti, la mezzo française n’a pas choisi la facilité en affrontant un rôle où les nombreux aigus étaient assurés naguère par Alexia Cousin (la Traviata pour Leiser/Caurier). Très à l’aise dans son registre, Stéphanie d’Oustrac bouleverse également par la façon dont elle en gère les frontières, sa voix alors écartelée faisant totalement sens avec les états d’âme du personnage qu’elle incarne. L’on n’est pas près d’oublier l’image de la cantatrice soulevée de terre par les morts-vivants de Wagram.

L’entourage parfaitement dessiné (chœur compris) de cette incarnation en tous points mémorable ne mérite que des éloges : le Flambeau flambé à la prononciation exemplaire de , la délicate Thérèse de Ludivine Gombet, la Fanny Essler de , dont les pointes ne handicapent pas un chant exquis, le glaçant Metternich / Scarpia de , l’autorité du chevalier de Prokesch-Osten de

Le rêve de est tout près de se concrétiser. L’Aiglon s’impose enfin. Juste avant le couronnement que ne va pas manquer de constituer la parution imminente de l’enregistrement Decca sous la baguette de Kent Nagano.

Crédit photographiques : © Christian Dresse

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Marseille. Opéra. 21-II-2016. Arthur Honegger (1892-1955) et Jacques Ibert (1890-1962) : L’Aiglon, drame musical en 5 actes d’après la pièce d’Edmond Rostand adaptée par Henri Cain. Mise en scène : Renée Auphan d’après Patrice Caurier et Moshe Leiser. Décors : Christian Fenouillat. Costumes : Agostino Cavalca ; Lumières : Olivier Modol d’après Christophe Forey. Avec : Stéphanie D’Oustrac, L’Aiglon ; Ludivine Gombert, Thérèse de Lorget ; Benedicte Roussenc, Marie-Louise ; Sandrine Eyglier, La Comtesse Camerata ; Laurence Janot, Fanny Essler ; Caroline Géa, Isabelle, le Manteau vénitien ; Marc Barrard, Flambeau ; Franco Pomponi, Le Prince Metternich ; Antoine Garcin, Le Maréchal Marmont ; Yves Coudray, Frédéric de Gentz ; Eric Vignau, L’attaché militaire français ; Yann Toussaint, Le Chevalier de Prokesch-Osten ; Anas Seguin, Arlequin ; Camille Tresmontant, Polichinelle, un Matassin ; Frédéric Leroy, Un Gilles. Chœur (chef de chœur : Emmanuel Trenque) et Orchestre de l’Opéra de Marseille, direction : Jean-Yves Ossonce.

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