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Lausanne : Sublime envol de L’Aiglon avec Carine Séchaye

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Lausanne. Opéra de Lausanne. 19-IV-2013. Arthur Honegger (1892-1955), Jacques Ibert (1890-1962). L’Aiglon, Drame historico-musical en cinq actes sur un livret d’Henri Cain d’après la pièce éponyme d’Edmond Rostand. Mise en scène : Renée Auphan d’après la production de Patrice Caurier et Moshe Leiser. Décors : Christian Fenouillat. Costumes : Agostino Cavalca. Lumières : Christophe Forey. Avec Carine Séchaye, Le Duc de Reichstadt ; Marc Barrard, Séraphin Flambeau ; Franco Pomponi, Metternich ; Benoît Capt, Marmont ; André Gass, Frédéric de Gentz ; Sacha Michon, Prokesch ; Carole Meyer, Thérèse de Lorget ; Marie Karall, Marie-Louise d’Autriche ; Céline Soudain, La comtesse Camerata ; Antoinette Dennefeld, Fanny Elsser. Chœur de l’Opéra de Lausanne (Cheffe des chœurs : Véronique Carrot), Orchestre de Chambre de Lausanne. Direction musicale : Jean-Yves Ossonce.

En 1831, Napoléon est mort depuis dix ans. Son fils, le Duc de Reichstadt, roi de Rome, avait trois ans quand, suite à l’abdication de Napoléon 1er, il part pour Vienne avec sa mère, l’Archiduchesse Marie-Louise d’Autriche. Au château de Schönbrunn, il reçoit l’éducation réservée à son rang. Le chancelier Metternich déteste l’enfant. A l’adolescence, le jeune homme entretient la légende du glorieux passé de son père grâce à l’environnement d’anciens hussards des armées napoléoniennes. Exalté, rêvant de reconquête du pouvoir, il créera autour de lui un climat de suspicion que Metternich, qui avait rencontré Napoléon à plusieurs reprises, veut briser. Frantz, le Duc de Reichstadt, malade, affaibli par la tuberculose, insatisfait de sa « détention » dorée auprès de la maison d’Autriche, meurt le 22 juillet 1832. Il avait 21 ans.

C’est ce drame que raconte L’Aiglon qu’ et ont composé à quatre mains, le compositeur suisse écrivant la musique des actes II, III et IV, se réservant le premier et le dernier acte. Si musicalement, les deux écritures s’entremêlent sans trop choquer, quand bien même le modernisme d’Ibert et sa manière de traiter l’harmonie contraste avec la relative sagesse d’écriture musicale du compositeur de Pacific 231, c’est au niveau du livret qu’on sent des lacunes.

Pour qui connait la pièce d’Edmond Rostand, la verve extraordinaire, le panache des réparties, tant d’éléments difficiles à transcrire pour la voix chantée et leur redonner les brillances et le rythme de la plume de Rostand. Ainsi, si de rares tirades restent incontournables comme celle de Flambeau, l’aide de camp du Duc de Reichstadt, « Et nous ! les petits, les obscurs, les sans grades ». La plupart des autres sont malheureusement tronquées perdant de leur puissance théâtrales, comme le monologue de Metternich devant le chapeau de Napoléon. Reste que, en quelques deux heures de spectacle, on réussit à raconter le drame avec suffisamment d’intensité pour donner l’envie à beaucoup de se plonger dans cette page douloureuse de l’histoire de France.

A contribuer au succès de cette production, la mise en scène de et de , reprise avec talent, précision, passion et intelligence par , illustre avec beaucoup de clarté les ambiances d’exaltation ou de profonde dépression qui entourent l’énigmatique personnage du Duc de Reichstadt. Peut-être se trouve-t-on un peu décontenancé par la confusion régnant au troisième acte, avec une certaine difficulté des metteurs en scène à expliquer le complot qui se trame pour favoriser le retour à Paris de Napoléon II. Un malaise vite apaisé avec les formidables scènes visionnaires du délire du Duc s’enflammant et revivant la bataille de Wagram. La beauté des costumes d’Agostino Cavalca rompt heureusement avec l’austérité du décor de panneaux vert olive percés de portes, créeant ainsi les ambiances de la prison dorée du Duc de Reichstadt. Tout cet ensemble concourt à faire de cet Aiglon un spectacle tout à fait réussi.

Mais ces scènes, souvent magnifiques ne seraient pas si prenantes sans la formidable prestation de (Le Duc de Reichstadt). Avec elle, L’Aiglon prend un sublime envol. Allant jusqu’à délaisser la voix académique pour favoriser la théâtralité du personnage, la mezzo-soprano suisse déjà fort remarquée dans Mignon d’Ambroise Thomas à Genève en mai dernier, signe ici une performance exceptionnelle. Du jeune homme diaphane, maladif, résigné au prince mourant en passant par le conquérant illuminé, offre une extraordinaire palette d’attitudes et de couleurs vocales portant son rôle vers une intensité dramatique et un engagement théâtral total. Enthousiaste, investie jusqu’au bout des ongles, elle s’offre probablement le plus beau rôle de sa (encore jeune) carrière. Un rôle écrasant, nécessitant une présence continue pendant presque tout l’opéra. Avec son expressivité vocale, sa belle diction, la mezzo a conquis un stade supérieur dans l’art lyrique. Avec de telles qualités vocales révélées, ce degré de finitude devrait lui permettre de simplifier son jeu de scène en effaçant le conventionnel de certains de ces gestes. Elle approcherait alors mieux encore l’esprit de ses personnages. termine sa prestation exténuée sans toutefois n’avoir jamais relâché l’intensité dramatique qu’elle imprime à son personnage dès le début de l’opéra.

Quoique n’écrasant pas ses collègues, on mesure cependant la différence des talents. Ainsi, (Metternich) distille une trop grosse voix pour que son personnage prenne la dimension d’un intriguant, plutôt que celle d’un cruel Scarpia. (Séraphin Flambeau), la voix un peu frustre, passe du magnifique à l’insignifiant selon le texte qu’il doit interpréter. Benoît Capt (Marmont) impressionne agréablement dans l’imposition de son personnage avec la profondeur et l’étendue d’une voix qui ne s’était jamais mise aussi en évidence lors de ses précédentes prestations (Die Zauberflöte, La Bohème).

Côté féminin, très touchante et en quelques lignes musicales, la soprano (Marie-Louise d’Autriche) exprime magnifiquement la tendresse d’une mère impuissante face aux aspirations éclatantes de son fils, comme la douleur contenue par la position sociale qu’elle occupe devant l’agonie et la mort du Duc. Tout aussi charmante, la soprano (Thérèse de Lorget) dont la fraicheur vocale enchante l’atmosphère lourde qui plane autour du drame de l’Aiglon.

Malgré une musique souvent hachée mais dirigée avec précision et musicalité par , l’ est paru plus à l’aise que lors de sa dernière apparition dans Tosca.

Crédit photographique : Carine Séchaye (Le Duc de Reichstadt) ; (Metternich), Benoît Capt (Marmont), (Marie-Louise d’Autriche), Carine Séchaye (Le Duc de Reichstadt), (Thérèse de Lorget), Sacha Michon (Prokesch) ©Marc Vanappelghem

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Lausanne. Opéra de Lausanne. 19-IV-2013. Arthur Honegger (1892-1955), Jacques Ibert (1890-1962). L’Aiglon, Drame historico-musical en cinq actes sur un livret d’Henri Cain d’après la pièce éponyme d’Edmond Rostand. Mise en scène : Renée Auphan d’après la production de Patrice Caurier et Moshe Leiser. Décors : Christian Fenouillat. Costumes : Agostino Cavalca. Lumières : Christophe Forey. Avec Carine Séchaye, Le Duc de Reichstadt ; Marc Barrard, Séraphin Flambeau ; Franco Pomponi, Metternich ; Benoît Capt, Marmont ; André Gass, Frédéric de Gentz ; Sacha Michon, Prokesch ; Carole Meyer, Thérèse de Lorget ; Marie Karall, Marie-Louise d’Autriche ; Céline Soudain, La comtesse Camerata ; Antoinette Dennefeld, Fanny Elsser. Chœur de l’Opéra de Lausanne (Cheffe des chœurs : Véronique Carrot), Orchestre de Chambre de Lausanne. Direction musicale : Jean-Yves Ossonce.

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