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Un Médecin malgré lui de bonne tenue à Genève

La Scène, Opéra, Opéras

Genève. Opéra des Nations. 4-IV-2016. Charles Gounod (1818-1893). Le Médecin malgé Lui, opéra-comique en trois actes sur un livret de Jules Barbier et Michel Carré d’après la comédie éponyme de Molière. Mise en scène : Laurent Pelly. Décor : Chantal Thomas. Costumes : Jean-Jacques Delmotte. Lumière : Joël Adam. Avec : Franck Leguérinel, Géronte ; Clémence Tilquin, Lucinde ; Stanislas de Barbeyrac, Léandre ; Boris Grappe, Sganarelle ; Alhima Mhamdi, Martine ; Doris Lamprecht, Jacqueline ; José Pazos, Lucas ; Nicolas Carré, Valère ; Romaric Braun, Monsieur Robert. Orchestre de la Suisse Romande, Chœur du Grand Théâtre de Genève (direction Alan Woodbridge). Direction musicale, Sébastien Rouland.

Match contre Gounod : 1-0. Avec Le Médecin malgré lui, curiosité lyrique de basée sur la célèbre comédie de , le Grand Théâtre de Genève propose un spectacle de bonne tenue grâce à une mise en scène fine et enlevée de .

En 1857, mettait la dernière main à son Faust. Il y travaillait depuis de nombreuses années, et sa première au Théâtre-Lyrique était prévue dans le courant de l’année suivante. Léon Carvalho, son directeur apprend alors que le Théâtre de la Porte-Saint-Martin donnerait, en septembre 1858, une pièce en trois actes du dramaturge Adolphe d’Ennery (1811-1899) basée sur le Faust de Goethe. Il demande alors au compositeur de reporter la présentation de son opéra. Le Faust de Gounod ne sera créé qu’en janvier 1859. Pour compenser, Carvalho propose au compositeur d’écrire un opéra comique sur la célèbre pièce de Molière « Le médecin malgré lui ». Extrêmement déçus par ce contretemps, Charles Gounod et les librettistes Jules Barbier et Michel Carré se mettent au travail pour la mise en musique de la comédie de Molière. Les critiques de l’époque louent une musique raffinée. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Difficile de s’enthousiasmer pour cette œuvre hybride qui mélange le texte de la célèbre pièce de Molière avec des parties chantées écrites par des librettistes. Aussi talentueux qu’ils furent, le génie théâtral de Molière est si fort qu’à chaque intervention du texte original, on saisit la relative pauvreté d’esprit de celui du livret. Alors, naturellement on est irrésistiblement attiré par les paroles de Molière au point de presque regretter que la musique vienne en déranger l’ordonnancement. La musique des vers de Jean-Baptiste Poquelin n’a pas d’égal !

L’aspect foncièrement théâtral de cet opéra donnerait la préférence à des acteurs de théâtre sachant chanter plutôt qu’à des chanteurs-acteurs. Fort heureusement, la production du Grand Théâtre de Genève jouit de l’excellente direction scénique de , un maître incontestable des mises en scène d’opéras où l’humour en est la trame et le prétexte. Genève se souvient de son délirant Platée de Rameau en janvier 2001, de l’extraordinaire Orphée aux Enfers d’Offenbach en septembre 1997, Lausanne de son impressionnant Les Contes d’Hofmann en février 2003… et Londres de La Fille du Régiment de Donizetti en janvier 2007 dominée par une incroyable Natalie Dessay.


Dans l’opéra de Gounod, Laurent Pelly offre un paysage comique plaisant avec l’approche minimaliste du décor d’une pièce nue au plafond duquel s’envolent les meubles que Sganarelle a vendu pour boire. Laurent Pelly favorise une légèreté inhérente à cette comédie qui n’a d’autre enjeu que de railler le monde des médecins. Quand bien même ses personnages se démènent dans un monde relativement récent, les costumes de paysans du siècle dernier conservent une couleur du temps sans pour autant tomber dans le piège d’une modernisation du propos qui n’aurait plus sa raison d’être. Encore que…

Sur la scène, sans se potentialiser totalement, la farce prend bien. À mener le train, le baryton (Sganarelle) enlève la palme avec son dynamisme et une voix à la diction parlée, comme chantée, très bien dominée. Sa tirade en latin « Cabricias arci thuram, catalamus, singulariter, nominativo haec Musa… », remarquablement éclairée et mise en scène reste l’un des meilleurs moments de cette soirée. À ses côtés, (Géronte) campe parfaitement son personnage. Magnifique comédien, il dit le texte de Molière dans des attitudes justes à l’opposé de l’excès facile du ridicule de son rôle.

Appréciable en tous points la direction d’acteurs de Laurent Pelly sait tirer le meilleur de ses comédiens. Ainsi, chacun est à sa place. Ainsi, la feinte atonie de Lucinde, est-elle bien menée par une à la voix charmeuse et bien préparée. (Jacqueline) compense une certaine timidité théâtrale avec une diction parfaitement dominée tant en parlant qu’en chantant. En voulant briller, (Martine) a tendance à trop en faire mais reste une bonne comédienne avec une voix assurée. Dans le rôle du prétendant, le ténor français (Léandre) est apparu en petite forme vocale, ses aigus ayant peine à s’exprimer.

Dans la fosse, le chef d’orchestre français dirige avec soin et élégance un qui, comme s’il était tétanisé par la verve du texte de Molière, manque un peu de brillance, voire de l’élégance qu’on attend de la musique de Gounod. Contrairement au Chœur du Grand Théâtre de Genève qui claque merveilleusement dans ses deux interventions, le célèbre chœur des fagotiers « Nous faisons tous ce que nous savons faire » et celui des médecins « Sans nous tous les hommes deviendraient malsains ».

Crédit photographique : © Carole Parodi

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