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Lohengrin à Saint-Étienne : duels aux sommets

La Scène, Opéra, Opéras

Saint-Étienne. Opéra. 13-VI-2017. Richard Wagner (1813-1883) : Lohengrin, opéra romantique en 3 actes, sur un livret du compositeur, d’après un Lohengrin anonyme (Lohengrin bavarois) et Parzival de Wolfram von Eschenbach. Mise en scène : Louis Désiré. Décors et costumes : Diego Méndez Casariego. Lumières : Patrick Méeüs. Avec : Nikolaï Schukoff, Lohengrin ; Cécile Perrin , Elsa de Brabant ; Catherine Hunold, Ortrud ; Laurent Alvaro, Frédéric de Telramund ; Nicolas Cavallier, Henri l’Oiseleur ; Philippe-Nicolas Martin, le Héraut du Roi ; Massimo Riggi, Godfried. Chœur lyrique Saint-Étienne Loire (chef de choeur : Laurent Touche) et Orchestre Symphonique Saint-Étienne Loire, direction : Daniel Kawka.

Lohengrin (82 sur 110)Les wagnériens (et les autres) auront eu tort de laisser à l’abandon quelques fauteuils de l’Opéra de Saint-Étienne pour l’ultime représentation d’un puissant Lohengrin coproduit avec Marseille (séances de rattrapage l’an prochain) et dévolu, à l’exception de l’autrichien Nikolaï Schukoff à une équipe 100 % française : , , … Mise en scène sobrement intense de Louis Désiré. Orchestre et chœur maison. Grosse impression.

Oublions le très fugace frisson d’inquiétude généré par la difficile cohésion des cordes exigée par l’ascension de la phrase initiale du chef-d’œuvre de Wagner. L’, mené par un wagnérien jusqu’au bout de la baguette, est le premier vainqueur de la soirée. Des cuivres amples et splendides, qui nous arracheront des larmes lors de l’irrésistible interlude de l’Acte III, s’intègrent à la perfection à une masse orchestrale de toute beauté sans le recours au commode de certaine fosse mystique. débuta l’aventure wagnérienne avec un Vaisseau-fantôme à l’Opéra-Théâtre de Besançon. Il dirigea le pari fou de l’attachant Ring en 2 jours de Laurent Joyeux, Tannhauser à Rome. Il fut surtout le timonier du génial Tristan de Py, en reprenant à Dijon et Angers la barre tenue à Genève par Armin Jordan. Son grandiose Lohengrin stéphanois, habité de bout en bout, sans aucune chute de tension (une des plus belles fins du II entendues, y compris l’intervention de l’orgue !), a l’allure d’une consécration wagnérienne. On rage d’autant qu’il n’a pas cru bon d’affronter, à l’Acte III, le merveilleux ensemble consécutif au récit du Graal, quasi-systématiquement banni de la scène.

Le héraut très émouvant de , sonnant comme le jeune Bernd Weikl, donne le ton de ce qui va être une vraie fête vocale. Le roi de , magnifiquement timbré, est tout simplement royal. Remplaçant , le Friedrich de rattrape par une présence magnétique et un engagement sans failles un potentiel vocal plus incertain (petite fêlure dans le II) mais globalement très en situation. en Elsa est un événement. À la manière d’une , aînée wagnérienne des plus attachantes, la chanteuse française réussit l’étonnante performance de ne rien cacher des difficultés ahurissantes du rôle en montrant la façon dont elle les transcende l’une après l’autre : une leçon de chant en même temps qu’une incarnation parfaite de la pitoyable amoureuse dévorée par la curiosité. Très prudente mais d’emblée fascinante dans les premières interventions, grisante dans la décomplexion toujours musicale des décibels de la fin du I, elle donne le frisson dans un III anthologique avec le seul « étranger » (logique : le chevalier au cygne ne vient-il pas d’ailleurs?) de la distribution : Nikolaï Schukoff. Ni Vogt, ni Kaufmann, ni ligne claire, ni ligne sombre, exactement entre les deux en terme de timbre, Schukoff est l’autre Lohengrin du moment. D’une infinie beauté vocale, d’une grâce physique imparable, il est le héros rêvé par Wagner.
s’empare d’Ortrud avec gourmandise. Si les duels Lohengrin/Telramund scellent le sort des protagonistes, ceux auxquels se livre avec Cécile Perrin se hissent à des hauteurs straussiennes. Un Entweihte Götter électrisant, un finale à l’aune des titulaires du passé de l’œuvre sont les climax attendus d’une incarnation majeure.
Le , concerné, puissant, subtil (même depuis la salle pour les noces du III), galvanisant de bout en bout, parachève cette exécution musicale de très haute volée.

Lohengrin (44 sur 139)

Tant de réussite sonore serait-elle l’arbre qui cacherait la forêt d’une mise en scène étique ? Là encore, l’Opéra de Saint-Étienne, dont les moyens ne sont ni ceux de son voisin lyonnais ni ceux de l’Opéra du Rhin, a vu juste. Louis Désiré, ex-costumier passé à la mise en scène, réussit son Lohengrin. Sa Carmen pour Orange posait les bases d’un décor signifiant. Il en va de même ici avec le choix, sur une scène en pente, d’un coin de terre calcinée, barré à la rampe par la déflagration d’une barrière rouillée qui dit bien (avec le chêne de la justice royale, abattu, débité, devenu longue table aux échanges) la déliquescence politique du Brabant évoqué par le livret de Wagner. Sur cet espace qui occupe le cinémascope de l’immense cadre de scène stéphanois coulisseront deux parallélépipèdes translucides. L’un est envahi de livres (refuge spirituel du jeune Gottfried), l’autre d’un fouillis cuirassé (réservoir d’armes pour la gent guerrière) : Culture contre barbarie. Les plumes blanches tissées sur l’envers du costume de Lohengrin se déposeront sur les parois de ce sobre élément de décor, tentant d’unifier ces deux conceptions que tout oppose. Quelques très beaux effets scéniques font décoller une lecture plutôt classique : l’ensorcellement, assez flippant, de Gottfried par une Ortrud aux paumes luminescentes sur le Prélude, l’utilisation muette du frère disparu à des moments-clés comme le long final du II qui n’a jamais paru aussi captivant, l’ondulation, depuis les cintres, d’un immense voile blanc, et, surtout, le lit nuptial vu d’en haut (effet vu chez Carsen ou chez Py, mais toujours payant). Les choristes, élégamment vêtus de longs et lourds manteaux boutonnés, sont subtilement dirigés. Très bien éclairé, le spectacle est d’une constante et sombre beauté.

On était loin de se douter que Saint-Étienne allait nous donner l’illusion, juste avant l’été, que le Festival de Bayreuth avait déjà commencé. Une certitude en tous cas : il est temps que la Colline verte songe à réinviter des chanteurs français. Nous avons, ce soir, quelques noms à suggérer.

Crédit photographique : © Cyrille Cauvet – Opéra de Saint-Étienne

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