Thomas Adès dirige l’Orchestre de Paris à la Philharmonie

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Paris, Philharmonie – Grande Salle Pierre Boulez. 7-XI-2018. Hector Berlioz (1803-1869) : Ouverture des Francs-Juges Op.3 ; Thomas Adès (né en 1971) : Polaris ; Michael Tippett (1905-1998) : A Child Of Our Time. Michelle Bradley (soprano), Sarah Connolly (mezzo-soprano), Mark Padmore (ténor), John Relyea (basse). Choeur, Choeur de jeunes, et Orchestre de Paris. Direction: Thomas Adès

ades OPCe n’est pas tous les jours que le très doué (et très occupé) vient diriger sa propre musique en France. C’est même la première fois qu’il le fait à la tête de l’, avec lequel il vient donner un généreux programme comprenant l’Ouverture des Francs-Juges de Berlioz, son propre Polaris, et enfin le très attendu A Child Of Our Time, vaste oratorio de .

Dès les premières mesures de l’Ouverture des Francs-Juges (un « opus 3 » de prime jeunesse composé alors que Berlioz est encore étudiant au Conservatoire), on est séduit par l’homogénéité du timbre de l’, qui sonne comme un seul musicien. Une cohérence relevée par la disposition habituelle de l’orchestre (violons 1 et 2 face à face) permettant de jouer avec subtilité des effets d’échos fugués écrits par Berlioz. Sans en être certain, on retrouvera toutefois en partie l’univers du Adès compositeur dans cette musique, à la fois grandiose et par moments faussement badine. chef d’orchestre dirige quant à lui cette œuvre par cœur, en en donnant une vision ample et franche.

Composé en 2012 et récemment enregistré par le compositeur à la tête du London Symphony Orchestra, Polaris fut écrit par Adès afin d’être joué en même temps qu’une installation vidéo signée par l’artiste britannique Tal Rosner. Contrairement aux Francs-Juges où sa baguette était relativement brouillonne, Thomas Adès dirige ici d’un bras très sûr, et insuffle à sa pièce une lisibilité extrême, une clarté diaphane rendant le propos merveilleusement intelligible. Débutant par une simple mélodie pentatonique de piano et de vibraphone se développant lentement comme une arborescence translucide, Polaris est une œuvre organique, naturelle comme une évidence, rehaussée par la spatialisation au balcon de quatre cors (deux à droite, deux à gauche), s’échangeant des notes pivots développées par l’orchestre. On se souviendra notamment du premier climax aux textures ligetiennes qui s’enchevêtrent sans fin, dans une ivresse où chaque note, chaque phrasé, chaque intention est contrôlée par l’oreille et la battue du compositeur. L’énergie maximale de la pièce se fait entendre une dernière fois dans un spectaculaire accord de douze sons exploitant toutes les tessitures de l’orchestre. La lumière de cette musique en devient presque éblouissante.

Mais l’œuvre « star » du concert (celle avec laquelle l’Orchestre avait conçu toute sa communication) était le monumental A Child of Our Time, copieux oratorio de (1h15 de musique tout de même). Écrit en souvenir de la Nuit de cristal de 1938, l’œuvre évoque les thèmes de la persécution et de la rédemption. D’un point de vue historique, A Child Of Our Time fut créé à Londres en 1944 et dût attendre sa création dans l’hexagone en… 1996 ! C’est dire si cette version parisienne était attendue.

L’Ouverture orchestrale, par un éclat cuivré puis des textures de cordes doloristes nous plonge d’emblée dans l’univers qui sera celui de l’œuvre : nostalgique, tendre, chargé d’émotion. Le premier chœur impalpable (The world turns on it’s dark side) empli la Philharmonie d’une douce ferveur, d’une lueur ténue. Prenant pour modèle les Passions de Bach en faisant alterner chœurs, airs et sorte de « récitatifs accompagnés », Tippett emmène l’auditeur dans un voyage intérieur sinueux, en forme de méditation sur la condition humaine. Un voyage qui comportera tout de même quelques longueurs, presque inévitables dans une œuvre à la durée aussi étendue. Toutefois le coup de génie du compositeur réside dans la substitution des chorals par des « spirituals » tirés de la musique afro-américaine (Steal Away, Nobody Knows, Deep River…), donnant à la musique une image « d’œuvre monde » où toutes les influences se croisent, se rencontrent et fusionnent. Ces spirituals, au nombre de cinq, véritables épicentres de chaque partie de l’oratorio, renferment de petits trésors d’imagination, d’harmonies, de contrechants, de science d’écriture, et surtout de pouvoir émotionnel. Mention spéciale au Chœur (avec ses voix jeunes pour la plupart) et au Chœur de jeunes de l’Orchestre de Paris, qui ont porté bien haut cette belle musique.

Côté voix solistes, on apprécie particulièrement le timbre si « anglais » de , tranchant avec une certaine épaisseur du reste du plateau vocal. Le mezzo-soprano autoritaire de tire également son épingle du jeu dans une partition qui lui va comme un gant, notamment dans ses passages les plus dramatiques. Durant toute l’œuvre, l’Orchestre de Paris est un compagnon plein d’attention pour faire respirer cette musique si dense, et Adès un chef investi dans une œuvre qu’il défend avec ardeur et sensibilité. Thomas Adès est décidément un grand chef en plus d’être un des meilleurs compositeurs de sa génération. Espérons que les programmateurs des salles françaises s’en souviennent.

Crédits photographiques : Thomas Adès durant les répétitions du concert du 7/11/18 avec l’Orchestre de Paris – © Mathias Benguigui

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  • Michael Bulley

    C’était ma première visite, jeudi dernier, à la Philharmonie et je n’aurais pas pu choisir un meilleur programme. Le « Polaris » de Thomas Adès était nouveau pour moi et je l’ai trouvé excellent. J’ai hâte de le réécouter bientôt sur le site web de France Musique, qui a enregistré le concert de mercredi. Par contre, je connais presque par cœur « A Child of our Time » de Michael Tippett. Je l’ai entendu beaucoup de fois, je l’ai même chanté deux fois comme membre du chœur, et j’ai assisté à cinq concerts « live » consistant en cette œuvre ou la contenant . Je dirais que l’interprétation de l’Orchestre et Chœur(s) de Paris était parmi les meilleurs de mon expérience. Et bravo particulièrement parce que la musique de Tippett n’est pas très connue en France et les musiciens ont donc du mal à se mettre dans un style « Tippettien ». Aussi, pour cette œuvre, les negro spirituals ont moins de signification dans la culture française que dans le monde anglophone (mais les supporters français de rugby connaissent bien maintenant « Swing low, sweet chariot » chanté par les Anglais pour encourager leur équipe nationale).

    J’ai été tellement impressionné par l’investissement musical de toutes les personnes concernées. Le parcours de l’œuvre était très bien jugé, de sorte que ces lueurs d’espoir vers la fin, indiquées par le petit canon des vents, sont venues d’une façon tout à fait naturelle. Parfois, dans « Deep river… » à la fin, les larmes ont commencé à couler, mais cette fois je souriais. L’optimisme de la soprano et de l’alto quand elles chantaient « Here is no final grieving, but an abiding hope. The moving waters renew the earth. It is spring. ‒ Il n’est pas de chagrin définitif, mais un immuable espoir. Les eaux vives régénèrent la terre. C’est le printemps » m’avait convaincu.

    Et, autre chose : le livret, qui commence « The world turns on its dark side – Le monde montre sa face obscure », me semblait particulièrement pertinent avec ces changements sociaux récents dans notre monde – aux États-Unis, en Italie, en Pologne, au Brésil…. je crois que avons besoin plus que jamais de cette musique.

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