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Quand le Capitole met la ville morte en boîte, c’est la musique qui y gagne

La Scène, Opéra, Opéras

Toulouse. Théâtre du Capitole. 1-XII-2018. Erich Wolfgang Korngold (1897-1957) : Die Tote Stadt, opéra en trois tableaux sur un livret de Paul Schott d’après « Bruges-la-Morte » de Georges Rodenbach. Mise en scène : Philipp Himmelmann. Décors : Raimund Bauer. Costumes : Bettina Walter. Maquillages : Elise Kobisch-Miana. Lumières : Gerard Cleven. Vidéo : Martin Eidenberger. Avec : Torsten Kerl, Paul ; Evgenia Muraveva, Marietta/Marie ; Thomas Dolié, Fritz ; Matthias Winckhler, Frank ; Katharine Goeldner, Brigitta ; Norma Nahoun, Juliette ; Julie Pasturaud, Lucienne ; Antonio Figueroa, Victorin/Gaston ; François Almuzara, Comte Albert. Chœur et maîtrise du Capitole. Orchestre national du Capitole, direction : Leo Hussain

Ville morte 3Entrée au répertoire dans une mise en scène qui avait fait des émules en 2010 à Nancy, puis en 2015 à Nantes et de nouveau à Nancy la même année, Die Tote Stadt au Théâtre du Capitole puise sa force dans un duo de haut vol porté par un orchestre « maison ».

La force esthétique et l’intelligente lecture du metteur en scène Philippe Himmelmann, travail soutenu par une direction d’acteurs particulièrement fine, en avait conquis plus d’un lors des précédentes représentations de cette production. La solitude de chacun est mise à nu par un compartimentage sans aucun réalisme afin de marquer l’aspect onirique de l’ouvrage. Les intervenants évoluent sans connexion physique ou visuelle entre eux, l’intensité des duos s’exacerbant par ce procédé. Une même réalité selon différents points de vue, qui même si elle révèle l’impact psychologique du drame, reste sur le plan théâtral quelque peu statique en limitant les protagonistes à chanter dans un espace contraint principalement face au public. Le prisme choisi manque de renouvellement bien que les compagnons de la troupe de théâtre de Marietta prennent possession d’un espace où chaque paroi se dilue, les miroirs mettant en exergue un chœur du Capitole diabolique et étrange.

Mais ces éléments qui pourraient sembler des faiblesses se révèlent des forces tant ils favorisent le déploiement d’une musique post-romantique conquérante. Face à un Orchestre national du Capitole des grands soirs, la précision de agit en faveur de la clarté d’un effectif pourtant pléthorique, sans faire de l’ombre au lyrisme du plateau. Dans un équilibre absolu avec les voix, véritable tour de force dans cette partition, la fosse devient le principal acteur de l’ouvrage grâce à une palette de rythmes et de couleurs renouvelant régulièrement l’écoute, la baguette ferme tout autant que fantaisiste du chef déployant une expressivité enthousiaste. s’amuse même des textures nouvelles de la partition, les interventions du célesta, du fouet, des sept cloches et du reste s’affichant toujours au premier plan, certaines encore plus affirmées par la disposition des instrumentistes en hauteur dans certaines loges.

Le couple phare a donc toutes les cartes en main pour offrir aux spectateurs une prestation de belle facture. Encore plus concernant qui n’a plus à démontrer ses qualités dans le rôle de Paul alors qu’, récemment remarquée dans la dernière production lyonnaise du Mefistofele de Boito, chante sa première Marietta. Korngold ne les a pourtant pas ménagés avec une ligne tendue à l’extrême alors que les deux héros sont constamment présents durant les deux heures de spectacle. Mais au-delà d’une endurance sans faille pour l’un comme pour l’autre, le ténor déploie les couleurs qu’on associe à ce répertoire : subtilité des nuances et qualité du legato font foi afin de véhiculer une humanité subtilement calibrée par une névrose ambiante, fort d’une noblesse vocale soutenue par un timbre agréablement chaleureux.

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Il ne faut pas croire que le peu d’expérience dans cet ouvrage de Korngold met la soprano au second plan. dépeint une Marietta sensuellement provocante, matérialisant un personnage d’un caractère éminemment polymorphe, bouleversante à souhait dans son sincère Dich such ich, Bild. Techniquement, les aigus sans défaillance et les graves sonores permettent à la soprano la maîtrise d’une ligne tout en finesse, comme s’il était facile de chanter la musique de Korngold face au constat de la projection solide et de la stabilité de la chanteuse tout au long de la soirée.

Malgré un nombre d’interventions limité, les graves chauds de la mezzo installent une tendre gouvernante en la personne de Brigitta. Dans une autre boîte, (Frank) offre de multiples facettes vocales : douceur dans la vraie vie, diabolique dans les cauchemars de son ami. Au moment du deuxième tableau, la compagnie de théâtre révèle l’intensité du Mein Sehnen, mein Wähnen d’un (Fritz) empreint d’un charisme vocal éclatant, estompant quelque peu ses comparses de scène.

Crédits photographiques : © Patrice Nin

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