Cardillac à Anvers : les diamants sont éternels

La Scène, Opéra, Opéras

Anvers. Opéra des Flandres. 3-II-2019. Paul Hindemith (1895-1963) : Cardillac op. 39 sur un livret de Ferdinand Lion d’après « Die Fräulien von Scuderi » d’E.T.A Hoffmann. Mise en scène : Guy Joosten. Décor et costumes : Katrin Nottrodt. Lumières : Jurgen Kolb. Chorégraphie : Darren Ross. Avec : Simon Neal, Cardillac ; Betsy Horne, die tochter ; Ferdinand von Bothmer, der offizier ; Theresa Kronthaler, die dame ; Sam Furness, der kavalier ; Donald Thomson, der goldhändler/der führer der Prévoté. Koor Opera Vlaanderen (chef de chœur : Jef Smits). Orchestre symphonique de l’Opéra des Flandres, direction : Dmitri Jurowski

CardillacIronie du sort, le sinistre destin de l’orfèvre-joailler fou obsédé par ses créations est donné en première à Anvers, capitale mondiale du diamant, plus d’une fois évoquée obliquement par dans sa sobre et efficace mise en scène.

L’Opéra des Flandres, sous la houlette  de Bart Van der Roost et d’Aviel Cahn, et en coproduction avec l’Opéra d’Oviedo, continue d’explorer avec fruit le répertoire  germanique dit « dégénéré » de l’entre-deux-guerres. Après entre autres, Le Roi Candaule de Zemlinsky ou Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny de Kurt Weill, voici porté à la scène l’assez rare Cardillac de . Ce court opéra a connu en Allemagne son heure de gloire il y a un bon demi-siècle, notamment avec l’incarnation du rôle-titre par un Dietrich Fischer-Dieskau au sommet de son art, et le concours de quelques chefs réputés tel Joseph Keilberth. Si l’Opéra de Paris en a proposé il y a plus d’une dizaine d’années une élégante production sous la direction de Kent Nagano, objet d’une édition en DVD (Clef ResMusica), l’opéra ne semble plus avoir été représenté en Belgique depuis plus d’un demi-siècle.

Inspiré de la nouvelle d’Hoffmann, Mademoiselle de Scuderi (1819), Cardillac, dans sa première version présentée ce soir (1926), sur un livret de Ferdinand Lion, narre le curieux destin du joaillier parisien du Grand Siècle, invention de l’imaginaire hoffmannien, un personnage si épris de ses propres créations que, muté la nuit en serial killer, il assassine les humains ayant « osé » les lui acheter ou les porter, tel ce malheureux couple évoqué au premier acte. L’action se double d’une intrigue quasi œdipienne quand au deuxième acte, la fille de l’orfèvre avoue hésiter entre dévouement envers son père et vie affective avec son amant d’officier. Elle finit par choisir la liberté lorsqu’elle constate l’attachement paternel surtout à l’or de ses œuvres. Au troisième acte, Cardillac agresse son futur gendre, acheteur de la ceinture fétiche déjà mortifère au début de l’œuvre. À demi-confondu, l’artisan laisse entendre qu’il connaît l’identité de l’assassin hantant la cité, et finit par se dénoncer, sous la menace de voir, sinon, son atelier et ses créations détruites par la foule. À demi-lynché, dans la présente mise en scène, il se suicide et est aussitôt célébré tel un « nouvel héros » ayant pérennisé par son sacrifice l’ensemble de ses travaux. L’œuvre pose ainsi, sans trop d’arrière-plan psychologique ou historique, comme le fera au contraire Mathis der Maler dix ans plus tard, l’éternel problème du rapport de l’artiste à son œuvre, destinée à lui survivre.

Cardillac

Pour sa trentième et probable dernière mise en scène en Belgique (comme il l’a annoncé), choisit l’évocation universelle. L’action est transposée à l’époque de la composition, dans des années vingt très réalistes, où seul détonne un Cardillac mi-roi, mi-bouffon, affublé de vêtements d’un autre âge, personnage théâtral parachuté de la nouvelle d’Hoffmann en plein XXe siècle ! Les références urbaines sont nombreuses et obliques : on pense à Berlin par ces projections vidéos (les scènes de foule inspirées par Fritz Lang – on croirait voir surgir M le Maudit du décor de Metropolis –, ou ailleurs les animations abstraites inspirées du Bauhaus), à Paris par l’élégance de la haute couture affichée par quelques choristes, ou à Anvers et son quartier juif, avec entre autres la kippa portée par le marchand d’or. Les décors d’une économe géométrie glissent de l’horizontalité de la chambre ardente évoquée dans le prologue, vers un simple jeu de plans inclinés évoquant la soupente d’une chambre d’hôtel ou d’un atelier. Mais ailleurs, dans une atmosphère tendue et sombre mâtinée tantôt d’un tendre érotisme, tantôt des rougeoiements de l’enfer, cordes et câbles fibrent l’espace. Dans cette dimension uniment verticale et oppressante, divers accessoires emboîtent le pas, tel au premier acte une infinie barre de strip-tease émergeant de nulle part, pour la lascive et ultime lapdance de la malheureuse séductrice, ou telle cette pluie de « boudins» dorés tombant des cintres, une fois le double crime consommé. Verticalité encore pour cet ultime pied-de-nez, un baisser de rideau anticipé, laissant seul émerger un Cardillac sublimé adressant au final une ultime grimace au public.

La partition, en parfaite synthèse de la « première manière » de Hindemith, coruscante et fulminante sous des dehors de nouvelle objectivité, instille le venin expressionniste des premiers essais opératiques du jeune maître (comme Sancta Susanna ou das Nusch-Nuschi) à un continuum instrumental hérité des contemporaines kammermusiken. L’œuvre, taxée de cacophonie lors de sa création à Dresde sous la baguette de Fritz Busch en 1926, tourne le dos définitivement au romantisme et au wagnérisme. Elle est découpée quasi-cinématographiquement en dix-huit numéros, dans une lointaine ascendance baroque revisitée (la passacaille de la pénultième scène) il est vrai par une motorik moderniste. L’œuvre est, ce soir, splendidement défendue par un très en verve, féroce, impliqué et précis, à la tête d’un orchestre vif-argent, irréprochable et attentif et de chœurs en tout point somptueux.

La distribution est à l’avenant ; la mezzo-soprano allemande , dans son court rôle de dame, campe une séductrice aux atours irrésistibles. Son (magnifique) ramage vaut largement le galbe de son (dé)plumage ! Les autres rôles secondaires, avec le ténor en chevalier et la basse écossaise (dans le double rôle du marchand d’or et du commandant de la Prévôté), sont idéalement distribués. En fille du bijoutier, la soprano californienne joue dramatiquement la carte de la candeur naïve, mais son timbre un tantinet trop sombre et surtout son vibrato un peu large la desservent quelque peu dans cette approche toute de fraîcheur. En revanche, la vaillance vocale et la fine ironie de Ferdinand von Bothmer en prétendant officier font mouche. Mais nous retiendrons de ce spectacle avant tout l’incarnation du rôle-titre par , idéal de folie meurtrière et de cynisme machiavélique. La basse anglaise, habituée des rôles wagnériens les plus sombres, campe ici à génial contre-emploi, un Cardillac irrésistible à la fois par sa froideur et sa drôlerie, sans oublier la touche humaine qui enfin nimbe subitement le personnage à l’approche de la mort. Rien que pour cette prise de rôle aussi ébouriffante qu’irrésistible, cette production est à marquer d’une pierre blanche pour tout amateur d’opéra moderne et vaut largement le détour.

Crédits photographiques : © Annemie Augustijns

Banniere-ClefsResmu-ok

Mots-clefs de cet article
  • Robert Lambeaux

    J’ai eu l’occasion de « découvrir » Cardillac en 1978, à la Monnaie, à Bruxelles. Une production allemande invitée pour 3 soirs, … Donc, « seulement »40 ans…
    J’ai adoré cette mise en scène (Anvers) et je suis retourné la voir, et j’invite ceux qui en ont le temps et les moyens à la découvrir tant qu’elle est encore jouée , à Gand.

Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.