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De Scelsi à Nomi : le grand écart de l’EIC

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Paris. Philharmonie-Cité de la Musique. 16-IX-2020. Giacinto Scelsi (1905-1988) : Quattro pezzi pour trompette ; Fausto Romitelli (1963-2004) : Professeur Bad Trip. Lesson I, pour huit exécutants et électronique ; Tyshawn Sorey (né en 1980) : Sentimental Shards, pour ensemble ; Kaija Saariaho (née en 1952) : Dolce tormento, pour piccolo ; Toshio Hosokawa (né en 1955) : The Flood pour ensemble ; Anton Webern (1883-1945) : Six Pièces op.6 pour orchestre de chambre ; Matthias Pintscher (né en 1971) : Beyond II (bridge over troubled water) pour flûte, alto et harpe ; Olga Neuwirth (né en 1968) : Cinq chansons pour contre-ténor et petit ensemble arrangées par Olga Neuwirth (extraits). Lucas Lipari-Mayer, trompette ; Emmanuèle Ophèle, Sophie Cherrier, flûtes ; John Stulz, alto ; Valeria Kafelnikov, harpe ; Jake Arditti, contre-ténor ; Ensemble Intercontemporain ; direction Matthias Pintscher

« Grand soir » pour l’ qui retrouve la Salle des concerts de la Philharmonie et un public particulièrement chaleureux en ouverture de saison, avec un programme « adapté » où perles du répertoire et créations d’aujourd’hui retiennent un auditoire captif jusque tard dans la soirée.

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Huit pièces – et autant de changements de plateau mais la régie est au top ! – sont en effet au programme de ce concert sans entracte. C’est la trompette de Lucas Lipari-Mayer qui résonne en ouverture dans les Quattro pezzi de : éloge du timbre travaillé dans son spectre, ses dynamiques et ses couleurs (les sourdines aidant) et émotion du son tant l’instrument chaleureux et ductile de l’interprète révèle de finesse et de beauté. On tire ensuite le rideau noir en fond de scène pour Professor Bad Trip Lesson I de , une œuvre jouée en hommage au regretté (décédé le 9 septembre dernier) qui l’avait créée en 1998 au Festival Musica de Strasbourg. Professor Bad Trip est une pièce emblématique de ce trublion de la contemporaine, trop tôt disparu lui aussi, qui fait le pas vers les musiques amplifiées et le rock psychédélique sans jamais abandonner l’écriture. C’est une matière sonore incandescente autant que ciselée qui embrase l’espace, une musique « sans bords », énergétique et colorée – avec électronique et guitare électrique – dont l’orchestration somptueuse est magnifiée par le jeu des interprètes.

Si Éclats sentimentaux de Tyshawn Sorey ne retient guère notre attention, Dolce tormento pour piccolo de nous enchante, où sons et voix murmurée dans l’embouchure de la flûte se confondent dans la même instance poétique. C’est une perle pour cet instrument souvent redoutable, transfiguré par le jeu aussi sensible que virtuose d’.

L’ensemble est pratiquement au complet dans The Flood (Le déluge) de , la huitième pièce du projet Genesis (initié par en 2017 pour les 40 ans de l’Ensemble) qui est donnée ce soir en création mondiale. Rappelons, parmi les consignes passées aux compositeurs, que chaque pièce doit inclure le mib. La note s’entend dès le début de l’œuvre, répétée et irisée par les instruments de l’orchestre. La musique d’Hosokawa procède par ondes successives autour de la note pôle, jouant sur un mouvement de flux et reflux très évocateur. C’est le souffle et l’envergure sonore du grand orchestre – celui de La Mer de Debussy dont on perçoit quelques effluves – que l’on reçoit de plein fouet sous le geste magnétique de Pintscher conférant à cette écriture experte un panache extraordinaire.

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Épure de l’épure, telles sont les Six Pièces op.6 d’, conçues originellement pour grand orchestre mais jouées ce soir en tout petit effectif. Baignées d’une douceur et d’une tendresse mystérieuses (la clarinette caressante de , le frémissement des cordes ou le velouté de l’harmonium), ces six pages extrêmement brèves, tenant de l’aphorisme, louvoient cependant entre murmure et tonitruence (4) : Les solistes de l’EIC excellent dans cette manière délicate d’articuler le son et le silence. Mystérieuse, elle aussi, et intranquille est la musique de dans Beyond II (bridge over trouble water) pour flûte, alto et harpe, écrite pendant le confinement à la demande de pour trois instrumentistes se tenant à distance. Le matériau de Beyond II revisite celui de Beyond I écrit pour la flûte d’. Pour l’heure, c’est , aux côtés de Valeria Kafelnikov et , qui mène le discours, insufflant l’énergie à travers ses traits fulgurants. Troublante est cette harpe traitée dans son registre grave, sonnant parfois comme un glas dont les effets de zingage vrillent la résonance. Le son est filtré, plus fragile, avec ses ondulations-vibrations, bisbigliandi et coups de tam confié à l’altiste dans une seconde partie à fleur d’émotion inscrite dans un temps suspendu…

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La soirée s’achève dans une ambiance pop avec le désormais célèbre Hommage à Klaus Nomi de présente dans les rangs du public. Créateur du « rôle », le fidèle (et sa cravate à paillettes) est remplacé ce soir par le contre-ténor tout terrain (fils du violoniste), plus strict dans son costume noir et nœud papillon. Sa performance vocale à la Nomi n’en est pas moins sidérante, sollicitant tous les registres de sa voix. Les répliques acidulées des instruments volontairement « détempérés », comme la guitare électrique, sont le tribut de la compositrice : brouillage des hauteurs et fluctuation du diapason dans le célèbre « ground » de Purcell, Remember me. Nicolas Cros est à la basse électrique dans le survolté Can’t help it tandis que la trompette de Lucas Lipari-Mayer s’émancipe dans Last Dance, notre préféré : bel hommage à l’artiste marginalisé et délaissé à la fin de sa vie à qui Neuwirth a consacré un livre en 2008.

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Paris. Philharmonie-Cité de la Musique. 16-IX-2020. Giacinto Scelsi (1905-1988) : Quattro pezzi pour trompette ; Fausto Romitelli (1963-2004) : Professeur Bad Trip. Lesson I, pour huit exécutants et électronique ; Tyshawn Sorey (né en 1980) : Sentimental Shards, pour ensemble ; Kaija Saariaho (née en 1952) : Dolce tormento, pour piccolo ; Toshio Hosokawa (né en 1955) : The Flood pour ensemble ; Anton Webern (1883-1945) : Six Pièces op.6 pour orchestre de chambre ; Matthias Pintscher (né en 1971) : Beyond II (bridge over troubled water) pour flûte, alto et harpe ; Olga Neuwirth (né en 1968) : Cinq chansons pour contre-ténor et petit ensemble arrangées par Olga Neuwirth (extraits). Lucas Lipari-Mayer, trompette ; Emmanuèle Ophèle, Sophie Cherrier, flûtes ; John Stulz, alto ; Valeria Kafelnikov, harpe ; Jake Arditti, contre-ténor ; Ensemble Intercontemporain ; direction Matthias Pintscher

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