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Le Vaisseau fantôme à Bayreuth… sans vaisseau, ni fantôme… et sans Wagner !

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Allemagne. Bayreuth. Festspielhaus. 20-VIII-2021. Richard Wagner (1813-1883) : Le Vaisseau fantôme (Der fliegende Holländer), opéra romantique en trois actes (1843) sur un livret du compositeur. Mise en scène : Dmitri Tcherniakov. Costumes : Elena Zaytseva, Lumières : Gleb Filshtinsky. Avec : Georg Zeppenfeld, Daland. Asmik Grigorian, Senta. Marina Prudenskaya, Mary. Eric Cutler, Erik. Attilio Glaser, le pilote. John Lundgren, le Hollandais. Chœur du festival et Orchestre du festival de Bayreuth, direction : Oksana Lyniv

Nouvelle production de cette année 2021, marquant les débuts à Bayreuth du metteur en scène et de la cheffe , le Vaisseau fantôme, malmené par la mise en scène, flotte mais ne coule pas, sauvé du naufrage in extremis par la superbe Senta d’.

Comme Simon Stone avant lui dans le Tristan aixois, Tcherniakov nous propose une relecture décapante de la légende. Mais à vouloir trop dire, et peut-être mal dire, voilà que le sens s’étiole puis disparait… Faisant fi du sacrifice rédempteur de l’héroïne, Tcherniakov supprime également vaisseau et fantôme pour se cantonner à une histoire tristement humaine dont le début nous est conté lors de l’Ouverture : le Hollandais est le fils d’une prostituée qui a connu autrefois Daland (client ou souteneur ?) avant que celle-ci abandonnée de tous ne se suicide, laissant seul au monde son fils, errant et apatride… Dès lors, la rédemption devient vengeance et la légende un fait divers !

Cette nouvelle production pose en effet, clairement le problème des limites à donner aux réécritures scéniques. Deux points méritent d’être soulignés : d’une part, dans la conception tcherniakovienne, l’opéra perd totalement la dimension autobiographique wagnérienne (Wagner voyait en Senta l’image de la femme idéale rêvée comme antidote à ses soucis personnels, financiers et familiaux) et d’autre part, le Vaisseau fantôme marque la première étape d’une quête de la rédemption par l’amour (Senta est une héroïne romantique aspirant au sacrifice qui s’épanouira en Elisabeth, avant de s’incarner pleinement en Brünnhilde , après un morbide détour chez Isolde). Idéale et rédemptrice, tels sont les deux qualificatifs essentiels que Tcherniakov confisque au personnage de Senta qui se trouve dès lors dépourvue de tout rôle dramaturgique : voilà qui interroge, car bouleversant totalement le message wagnérien.

De Wagner, Tcherniakov ne garde que la musique et réinvente le livret : plus de vaisseau, plus de fantôme et plus de Wagner ! Le Hollandais en chef de gang retourne dans son village pour se venger ; la rencontre avec Daland se fait autour d’une table dans un bistrot ; Mary et Daland, en couple, jouent les utilités lors d’un repas dans leur coquette maison afin que Senta rencontre le Hollandais ; il la séduit pour mieux la rejeter ensuite, c’est le début de la vengeance ; dans une rixe avec les habitants du village, le Hollandais tire sur la foule, faisant plusieurs morts parmi celle-ci, avant de mettre finalement le feu au village, ultime épisode de la vengeance ! Mais, dans ce scénario catastrophe, que faire de la célèbre Ballade de Senta ? Tcherniakov résout ce douloureux problème (n’est pas Wagner qui veut !) par un insensé tour de passe-passe en faisant chanter Senta devant un vieux portrait dont on ne sait trop qui, tiré du panier de Mary ? S’agit-il d’un portrait du Hollandais plus jeune témoignant d’une ancienne liaison entre lui et Mary, liaison dont Senta pourrait être le fruit, expliquant par-là l’incroyable fin ? On frémit devant tant d’incohérences et d’inventions d’autant que le metteur en scène n’a pas fini de nous étonner en modifiant le dénouement final : plus de suicide sacrificiel de Senta mais un assassinat du Hollandais sous les coups de fusil de Mary (qui voudrait dans cette vision ubuesque protéger sa supposée fille ?), avant que le rideau ne tombe, laissant Senta bien vivante, dans cette pitoyable réécriture. Quelques arguments sont, toutefois à apporter pour la défense de Tcherniakov : une scénographie assez réussie représentant probablement une petite ville d’Allemagne du Nord aux maisons très stylisées et une direction d’acteurs parfaitement réglée occupant tout l’espace scénique. La seule référence à la mer se fait via les costumes type marin (bottes et cirés) dus à Elena Zaytseva.

Pour les débuts d’une femme au pupitre à Bayreuth (il aura donc fallu attendre 2021 hélas), la cheffe ukrainienne fait ce qu’elle peut avec ce que Tcherniakov lui impose : la tempête de l’Ouverture semble se jouer dans un verre d’eau, puis s’enchaine des hauts et des bas en rapport avec la dramaturgie chaotique du metteur en scène, comportant de beaux moments comme la ballade de Senta portée par un bel élan, quelques belles nuances lors du duo entre Senta et le Hollandais, mais aussi des moments de creux manquant de rythme ou de tranchant. Bref, pour une première direction dans le temple wagnérien, on pouvait rêver mieux.

La distribution vocale n’est pas non plus exempte de critiques : si l’on souscrit intégralement à la superbe interprétation d’ dans le rôle de Senta (qualité d’actrice, facilité vocale déconcertante) comme au superbe Chœur du Festival, sublime dans le Chœur des fileuses, ou est beaucoup plus réservé sur la prestation de (le Hollandais) qui finit au bord de l’épuisement, compensant des faiblesses vocales réelles par une stature scénique imposante. Le Daland de s’en tient correctement à sa partie (chant irréprochable, puissance, diction) mais sans éclat notable, comme le pilote bien chantant d’ ou la Mary de . En revanche (Erik) constitue indiscutablement le maillon faible de cette distribution : aigus poussifs et forcés, ligne chaotique, vibrato important mal maitrisé, traduisant probablement une méforme transitoire pénalisant encore cette production.

Crédit photographique : © Bayreuther Festspiele/ Enrico Nawrath

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Allemagne. Bayreuth. Festspielhaus. 20-VIII-2021. Richard Wagner (1813-1883) : Le Vaisseau fantôme (Der fliegende Holländer), opéra romantique en trois actes (1843) sur un livret du compositeur. Mise en scène : Dmitri Tcherniakov. Costumes : Elena Zaytseva, Lumières : Gleb Filshtinsky. Avec : Georg Zeppenfeld, Daland. Asmik Grigorian, Senta. Marina Prudenskaya, Mary. Eric Cutler, Erik. Attilio Glaser, le pilote. John Lundgren, le Hollandais. Chœur du festival et Orchestre du festival de Bayreuth, direction : Oksana Lyniv

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