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Le Quatuor Ragazze et Katharine Dain redonnent une voix aux héroïnes mythiques

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They have waited long enough. Aftab Darvishi (née en 1987): Never belonged. Annelies Van Parys (née en 1975) : Medea. Calliope Tsoupaki (née en 1963) : Penelope. Aida Shirazi (née en 1987) : My words are swallows. Saskia Venegas (née en 1983): Sortzain, Maria San Juan de Garonda. Quatuor Ragazze : Rosa Arnold (1er violon), Jeanita Vriens-van Tongeren (2nd violon), Annemijn Bergkotte (alto), Nathalie Flintrop (violoncelle). Katharine Dain (soprano), Raphaela Danksagmüller (duduk), Anna voor de Wind (clarinette), Osama Abdulrasol (qanoûn), Elif Canfezâ Gündüz (kamânche), Marianna Soroka (percussions) et Agate Kruszewska (percussions). 1 CD Channel Classics. Enregistré en janvier 2026. Durée : 66:06

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« They have waited long enough » est un album ambitieux du et de la soprano qui ont sollicité cinq compositrices et trois librettistes féminines pour redonner une voix aux héroïnes mythologiques et historiques, elles qu’on n’avait entendues que par les hommes. 

Premier constat, d’ordre sociologique, soulignons la rareté d’un album de musique savante d’aujourd’hui entièrement écrit, composé et interprété par des femmes, et dont l’objet est de redonner une voix aux héroïnes d’hier et par là donner des modèles possibles et une perspective d’un meilleur futur à l’humanité (hommes y compris). Si l’entreprise est le fruit d’un engagement féministe, la qualité musicale et poétique touchent à l’universel.

Derrière ce titre que l’on pourrait traduire par « Leur attente a assez duré », trois cycles vocaux sont proposés par la soprano et le , cette base épurée étant renforcée d’instruments traditionnels qui varient au fil des pièces. On l’aura deviné, les Ragazze sont une formation féminine, fondée en 2001, néerlandaise et non italienne comme son nom pourrait le faire croire – ragazze signifiant les filles.

L’album s’ouvre par trois oeuvres distinctes de 2021 qui forment un cycle où la librettiste Gaeta Schoeters redonne vie aux personnalités mythologiques de Circé, Médée et Pénélope.

met en musique Circé dans Never belonged. Cette fille du dieu soleil et d’une nymphe, déesse à la voix de mortelle, est à la fois forte, dotée de pouvoirs extraordinaires (c’est elle qui dans l’Odyssée transforme un temps les compagnons d’Ulysse en porcs) et terriblement seule (Never belonged signifie celle qui n’a jamais trouvé sa place) , cherchant à sortir de cette immortalité qui est pour elle la mort même. L’écriture d’ évolue sur une ligne de crête particulièrement poétique, entre musique occidentale et orientale, d’aujourd’hui et d’hier.  La coloration plaintive du duduk, sorte de hautbois devenu emblème de l’Arménie mais aussi joué en Iran, pays d’origine de la compositrice, accompagne la déclamation douce et douloureuse de la déesse.

Medea,
d’, la compositrice la plus établie de l’album, est la pièce la plus tendue et austère du cycle, à l’image du personnage particulièrement sombre de Médée l’infanticide. Le texte donne à comprendre les motivations de cette mère déracinée et trahie qui a tout donné à ses deux petits garçons et décide de tout leur reprendre – comprendre n’est pas excuser. Dans cette pièce qui fait office de mouvement (plus) lent du cycle, est sensiblement plus sollicitée vocalement, dans une écriture instrumentale de couleur spectrale (sous l’effet d’une seule clarinette en complément du quatuor) et un registre théâtral qui ne cherche pas la séduction, et s’inscrit dans une écriture uniment occidentale.

Penelope
de , rend hommage à la force de celle qui sait attendre. Une attente qui n’est pas passiveté, l’épouse d’Ulysse ayant fort à faire pour repousser les avances de prétendants, lutter contre son chagrin, et y parvenant avec l’aide de la déesse Athéna. Le qanoûn, une cythare de table répandue notamment en Grèce, semble égrener le temps qui passe si lentement, tandis que l’écriture pour les cordes et pour la voix procède par vagues, mélancoliques et d’une énergie concentrée. Établie aux Pays-Bas où elle a bénéficié pendant trois ans d’un statut de « Compositrice d’État », elle avait pu être entendue à Paris en 2025 avec le au Festival Musique(s) Rive Gauche, avec enregistrement par France Musique. Pièce la plus longue de l’album, s’approchant des 20 minutes, Penelope est évocatrice de cette vie particulière de ceux qui sont dans l’attente, et qui ne sont pas dans le vide.

Transition quasi imperceptible avec My words are swallows (« Mes mots sont des hirondelles ») d’, compositrice née et qui a vécu à Téhéran et évolue aujourd’hui en Europe et États-Unis. Cette pièce est la plus revendicatrice de l’album sur la défense de la liberté de la femme à choisir son destin de créatrice. Elle s’appuie sur un texte de la courageuse et indépendante journaliste politique et autrice turque Ece Temelkuran, qui raconte l’histoire de Cassienne de Constantinople (807-864), poétesse, compositrice (une cinquantaine de ses hymnes ont été conservés), future moniale et sainte. À l’empereur Théophile qui lui proposait de se marier, elle aurait répondu (et ce sont les premiers vers de My words are swallows), « Non, mon Roi / Non est ma réponse à vous / Un oui tuerait toute ma poésie encore à naître ». Pour célébrer ce courage et cette indépendance, opte pour une atmosphère raréfiée et théâtrale, où la voix féminine évolue dans les hauteurs où les hommes presseurs et oppressants ne saurait les rejoindre, tout juste colorée et aérée par un solo oriental de vièle kamancha. 

La pièce conclusive, Sortzain, Maria San Juan de Garonda de Saskia Venegas est la plus récente (2025) et la plus directement suggestive – quasi cinématographique – des compositions réunies ici. Elle met en musique l’histoire vraie de Maria San Juan de Garonda, une sage-femme basque condamnée à mort pour sorcellerie par l’Inquisition, et  brûlée vive en 1508. Selon les documents du procès, aucun des témoins à charge ne l’avait vue se livrer à des pratiques occultes ou des actes de sorcellerie. Sa mère avait été déjà condamnée comme sorcière 50 ans exactement auparavant. En basque, les mots sage-femme (sortzain) et sorcière (sorgina) ont la même racine que le mot créer (sortu). Devant ce qui reste une énigme historique, l’écrivaine Nathalie Haynes a écrit un texte qui explique cette persécution de la sage-femme par sa capacité à sauver la vie de nombreuses femmes et par son refus de confesser quoi que ce soit, par sa force indomptable de s’affirmer bonne chrétienne. Brûlée vive parce que, selon l’adage qui ouvre l’oeuvre, « il n’y a personne que les hommes détestent plus / qu’une femme qui n’a pas peur d’eux« . Ceux qui trouveront la charge féministe déjà trop forte goûteront encore moins la conclusion du texte sur les inquisiteurs « Leurs cœurs ils les ont gardé au chaud avec la pensée / que chaque femme que Maria aurait pu sauver / périra avec elle, et après elle ». Saskia Venegas est une compositrice déterminée politiquement et courageuse, dont les œuvres traitent de sujets aussi difficiles que la condition des migrants, la dictature franquiste ou donc ici l’Inquisition. Musicalement, sa Sortzain est envoûtante, avec l’insertion de la seule voix masculine préenregistrée, celle de l’inquisiteur à la voix douce et caressante puis sentencieuse et chargée de reproches, sur une tension de voix de femme planante et tendue, comme les âmes disparues du Requiem de Ligeti, avant l’entrée de percussions traditionnelles comme une cérémonie sacrificielle, faisant place à un chant des cordes et de la soprano nostalgique, ponctué d’une intervention féminine énigmatique avant que tous les éléments, corde, voix et percussions se réunissent et se dissolvent dans les airs.

Un album dense, très bien construit musicalement qui peut s’apprécier sans connaître la base poétique et sociétale dont il se nourrit. Une lecture attentive du livret et une connaissance du parcours des compositrices et des librettistes (absentes du livre, sans doute par manque de place) permet de mesurer que ce substrat est profond, et cette connaissance enrichit singulièrement l’écoute. Une démarche créatrice et engagée exemplaire.

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They have waited long enough. Aftab Darvishi (née en 1987): Never belonged. Annelies Van Parys (née en 1975) : Medea. Calliope Tsoupaki (née en 1963) : Penelope. Aida Shirazi (née en 1987) : My words are swallows. Saskia Venegas (née en 1983): Sortzain, Maria San Juan de Garonda. Quatuor Ragazze : Rosa Arnold (1er violon), Jeanita Vriens-van Tongeren (2nd violon), Annemijn Bergkotte (alto), Nathalie Flintrop (violoncelle). Katharine Dain (soprano), Raphaela Danksagmüller (duduk), Anna voor de Wind (clarinette), Osama Abdulrasol (qanoûn), Elif Canfezâ Gündüz (kamânche), Marianna Soroka (percussions) et Agate Kruszewska (percussions). 1 CD Channel Classics. Enregistré en janvier 2026. Durée : 66:06

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