Decouflé adapte un monument de la littérature japonaise au Théâtre du Châtelet
Avec La Fin des temps, adaptation du roman fleuve d’Haruki Murakami, Philippe Découflé met en scène un spectacle total qui mêle théâtre, danse et art visuel avec une troupe entièrement japonaise. Un objet artistique insolite, poétique, parfois difficile à suivre.
C’est en 1992, à l’occasion de la magnifique cérémonie d’ouverture des jeux olympiques d’Albertville qu’il a chorégraphié avec brio, que Philippe Decouflé est approché par une productrice japonaise. Elle lui proposera d’adapter et mettre en scène plusieurs œuvres du patrimoine japonais dont un manga, un livre jeunesse, et le troisième roman de 700 pages d’Haruki Murakami, qui fait aujourd’hui l’objet du spectacle La Fin des temps, actuellement au Théâtre du Châtelet, à Paris. « Le Japon m’a offert une chance rare : celle d’être perçu non seulement comme chorégraphe, mais aussi comme metteur en scène capable de faire bouger les gens », affirme Philippe Decouflé qui a abordé cette commande par le dessin, avec une quasi carte blanche.
Créé à Tokyo en janvier 2026, La Fin des temps, est avant tout du théâtre où le texte est central. C’est d’ailleurs une difficulté pour le spectateur qui doit suivre à la fois ce qui se passe sur scène et lire les sur-titre qui traduisent les mots des interprètes japonais. L’intrigue étant elle-même assez complexe, il est vite fait d’être perdu. Car visuellement, il se passe aussi beaucoup de choses sur scène où alternent deux mondes parallèles, séparés par une muraille et une épaisse forêt. D’un côté le Tokyo de 1985 où les habitants ont perdu la mémoire afin de ne plus souffrir ; de l’autre un monde souterrain, onirique, peuplée de licornes dans lequel tout semble immuable. L’acteur vedette Tatsuya Fujiwara incarne un homme qui a perdu son grand amour mais devra faire toute une quête à la fois personnelle et humaniste pour sauver le monde, avant de le comprendre. De son côté, Boku, que l’on a séparé de son ombre à l’entrée du mystérieux monde souterrain, fera tout pour la retrouver, pour finalement s’apercevoir que ce n’est pas l’essentiel. A travers leur quête respective, les deux personnages principaux se confrontent à leur mémoire, manquante ou parcellaire, au rêve, à l’identité et à ce qui fait que l’on est humain.
Ces deux parcours initiatiques existentiels s’enchevêtrent ou se superposent, brouillent les pistes au point de souvent perdre le spectateur. La tentation est grande de décrocher des sous-titres pour apprécier les trouvailles visuelles qui sont la marque de fabrique de Decouflé. Les licornes qui peuplent le monde souterrain, sont montées sur pointes et échasses et évoluent avec grâce dans un décor d’ombres chinoises. Les couleurs chaudes contrastent avec le gris dominant de la ville moderne et connectée. Le plateau, en partie incliné, permet de passer habilement d’un monde à l’autre, tout comme les grands voiles symbolisant les murailles de la ville qui font apparaître ou disparaître personnages et éléments de décor avec beaucoup de fluidité.
Pour accompagner son spectacle qui prend la forme d’un double conte initiatique et labyrinthique, Decouflé s’est servi des nombreuses références musicales présentes dans le livre. On passe de Bach aux standards des années 50, en passant par des compositions originales de Umitaro Abe, avec beaucoup de fluidité grâce à des arrangements originaux. Quelques moments de danses, comme des virgules, viennent apporter des respirations bienvenues dans ce récit complexe. Ils alternent mouvements acrobatiques et registre contemporain, grâce à une troupe éclectique entièrement japonaise. On y trouve des danseurs sur pointes et des artistes de hip-hop, des comédiens, des musiciens. L’humour est également présent dans cette pièce épique, qui permet de désamorcer le sérieux du propos. Ainsi, La fille en rose, alias Tomita Miu, apporte des touches de couleur et de fraîcheur à chacune de ses apparitions aux côtés de Boku qu’elle accompagne dans monde souterrain.
La Fin des temps est un spectacle foisonnant, mystérieux et parfois déroutant, mais d’une grande originalité, tant sur le fond que sur la forme.






