Riccardo Primo primé à Dijon
Tête de pont annoncée et très attendue de la redécouverte de ce Haendel des plus rares, Jakub Józef Orliński n’aura pas nui par sa défection à cette nouvelle réussite des Arts Florissants.
Qui l’eût cru ? Naguère encore les opéras de Haendel étaient regardés de très loin avec la durée wagnérienne de leur systématique enfilade d’arias da capo, leur dramaturgie amoureuse minimaliste, leur lieto fine obligé. Le travail de fourmi des metteurs (et metteuses) en scène (de Carsen à Clément) n’a pas été pour rien dans le changement des mentalités. Mais voici que même sans ces visionnaires, les opéras de Haendel font aujourd’hui le plein. Non seulement avec les grands titres (Alcina, Giulio Cesare, Ariodante, Orlando, Rinaldo, Agrippina…) mais aussi les opéras tapis dans l’ombre portée de ces augustes aînés, tel ce Riccardo Primo Re d’Inghilterra de 1727, révélé au disque par Christophe Rousset en 1996, qui narre les efforts couronnés de succès d’un Richard Coeur de Lion à la recherche de Costanza, bien-aimée qu’il n’a jamais vue, après que cette dernière a été recueillie suite à un naufrage par Isacio, tyran chypriote tombé instantanément amoureux d’elle. Dès lors, changements d’identité, manœuvres diplomatiques deviennent le lot d’amants, de prétendants et de confidents peu avares de leur personne pour faire triompher le bien.
Hugh Cutting, émoulu du Jardin des voix, a la lourde charge de faire oublier la défection de la star Orliński, surtout auprès de ceux qui ne l’ont appris qu’en ouvrant le feuillet distribué à l’entrée dans la salle. Il ne faut pas longtemps au contre-ténor anglais pour prouver qu’il a tout à fait la voix (beauté intrinsèque et aplomb de l’instrument, technicité des vocalises) et même le statut scénique du rôle, aussi bien dans les emportements que dans l’élégie. Son très long et magnifique duo (un des rares sommets de la partition, repris dans Jephté ) avec sa voix parfaitement appariée à celle de la Costanza de Mélissa Petit est un moment de grâce absolue, du genre Ô temps suspends ton vol dans une salle immense transformée en alcôve. Les aigus filés et la fine musicalité de la soprano française font merveille dans un rôle qui la confine dans la douleur plaintive (« Morte, Cieni ! Ma In van Ti Chiamo ») ou l’élégie lumineuse. Pour Pulcheria, Haendel a en revanche écrit une suite d’arias plus démonstratifs, dont la beauté musicale, au plus près du dilemme de la fille du tyran passée à la cause « ennemie » ne laisse jamais indifférent : Juliette Mey y étincelle de bout en bout. Les moyens imposants d’Andreas Wolf siéent au portrait qu’il s’agit de brosser d’un tyran obsédé par la fureur et le carnage. Second haute-contre de la distribution, le très touchant Paul Figuier se démarque du rôle-titre avec un rien de stridence dans l’aigu. Très présent malgré la minceur du rôle (un seul air), Alex Rosen est l’impeccable confident Berardo. Sur la scène, une vague mise en espace vient à peine effleurer une poignée d’attitudes en situation.
Non contente de tanguer entre les cœurs à prendre, cette partition habile, écrite à équidistance de Giulio Cesare et d’Alcina, navigue aussi entre les tempêtes, les batailles, la pompe (beaux déchaînements des percussions de Marie-Ange Petit, d’un aréopage ad hoc de cuivres baroques), et la délicatesse pastorale (le merveilleux duo de Costanza avec le piccolo virevoltant et debout de Sébastien Marq). Paul Agnew dirige avec une sérénité non feinte des Arts Florissants en leur forme habituelle, auquel manque juste un continuo plus incisif, le son de l’archi-luth semblant absorbé par le vaisseau dijonnais. En l’état ce Riccardo Primo, étrangement raccourci de quarante minutes, aura adoubé pour notre époque un compositeur de 341 ans d’âge, capable d’imposer le silence 2h40 durant à tout un auditoire échappé du tumulte du monde. Et pourtant, à part le « Nel Mondo E Nell’Abisso » d’Isacio, Riccardo Primo ne recèle aucun tube véritable. Haendel star d’opéra : incroyable hier, mais vrai aujourd’hui.












