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Cavalleria Rusticana / Sancta Susanna : quand la passion vient du couvent

La Scène, Opéra, Opéras

Paris. Opéra Bastille. 30-XI-2016. Cavalleria Rusticana, mélodrame en un acte de Pietro Mascagni sur un livret de Giovanni Targioni-Tozzetti et Guido Menasci. Sancta Susanna, opéra en un acte de Paul Hindemith sur un livret d’August Stramm. Mise en scène : Mario Martone. Décor : Sergio Tramonti. Costumes : Ursula Patzak. Lumières : Pasquale Mari. Chorégraphie : Raffaella Giordano. Avec : Elīna Garanča, Santuzza ; Yonghoon Lee, Turiddu ; Elena Zaremba, Lucia ; Vitaliy Bilyy, Alfio ; Antoinette Dennefeld, Lola ; Anna Caterina Antonacci, Susanna ; Renée Morloc, Klementia ; Sylvie Brunet-Grupposo, Alte Nonne. Orchestre et chœurs de l’Opéra national de Paris, direction : Carlo Rizzi.

583ffa480000000000000005_mediumÀ défaut de convaincre totalement, la réunion improbable de Cavalleria Rusticana et de Sancta Susanna permet à l’Opéra de Paris d’élargir son répertoire et de faire découvrir au public parisien l’œuvre d’Hindemith. La réussite d’une soirée vient parfois de là où l’on ne l’attend pas.

tente de justifier ce rapprochement par l’approche commune de la sensualité et de la passion sous l’emprise de la morale religieuse. C’est vrai mais c’est un peu mince quand l’on constate l’abime intellectuel, formel et esthétique qui sépare les deux œuvres ! Le premier est un drame populaire, un peu trivial, sur la jalousie quand le second est une œuvre expressionniste, mystique et un peu ésotérique où une religieuse isolée dans un couvent se retrouve en proie à des pulsions sexuelles qui l’entraineront vers la damnation.

En évacuant tout contexte et décor suggestif, transforme Cavalleria rusticana en tragédie grecque. L’action se déroule donc quasi-exclusivement dans une église, dans un espace assez dépouillé qui s’anime grâce à quelques beaux éclairages et à des déplacements de foules tandis que le crucifix en fond de scène veille sur le drame en train de se nouer. C’est donc une mise en espace assez chic et sans vie qui nous est ainsi proposée, où toute direction d’acteur semble absente. Livrés à eux-mêmes, et adoptent une gestuelle traditionnelle et semblent un peu à côté de leurs personnages ; l’une à cause d’un port aristocratique et d’une attitude un peu distanciée ; l’autre par une gestuelle et une démarche de danseur classique inappropriées pour un paysan sicilien. Point d’âpreté ici et peu d’humanité également sauf peut-être in extremis lors de la scène finale ou Mamma Lucia s’effondre. Cette froideur imprimée à un livret déjà assez maigre suscite rapidement l’ennui et ce d’autant plus que la direction musicale de , bien qu’élégante et précise, manque singulièrement de fièvre et de passion, dénuant à l’intermezzo tant attendu toute l’émotion que l’on peut en attendre.

Vocalement, le public parisien est pourtant à la fête avec un plateau homogène où règnent l’opulence et la splendeur du timbre d’, probablement l’un des plus beaux mezzos aujourd’hui sur la scène internationale. Si la caractérisation et la diction ne sont pas toujours ses points forts, comment résister à ses nuances, ses moirures, à la richesse de ses graves, à ses aigus poussés sans stridence. Son engagement scénique s’améliore face à la révélation de la soirée, , qui partage avec sa partenaire un timbre somptueux et une excellente projection. D’une grande autorité, son chant très assuré et ductile lui permettent de passer des aigus forte aux plus belles nuances. est un très bon Alfio même si ses graves sont un peu effacés. Malgré la brièveté de leurs interventions, est une superbe Lola au timbre pulpeux et à l’articulation parfaite alors qu’ est une Mamma Lucia digne et émouvante.

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Pourtant, c’est de Sancta Susanna, œuvre de jeunesse d’Hindemith composée en deux semaines en 1921 dans le cadre d’un triptyque, que vient le choc de la soirée. Ces 25 minutes transforment le drame en une explosion musicale où s’entrechoquent élans mystiques et pulsions sensuelles dans un monde religieux cloisonné et destructeur. A la fois radicale est lancinante, l’œuvre était destinée au scandale.

Même si la mise en scène beaucoup plus adéquate et captivante ne lève pas toujours le voile sur les mystères d’un livret parfois un peu abscons, tout est visuellement très réussi. Mario Martone sait créer des images frappantes, de celles qui hantent. Les doutes, les peurs et les exaltations de la sainte se trouvent matérialisés dans un décor qui se décompose progressivement pour la faire descendre au tombeau. L’éclairage mystique porté sur l’érotisme du corps libéré de la Susanna d’ est sidérant de beauté et de force tout comme la soprano, incandescente comme jamais depuis ces fameux Troyens de Berlioz qui l’avaient révélés au public. Son timbre clair et lumineux convient parfaitement à ce personnage sensuel et mystique. En parfait contraste, la voix grave et chaude de confère une grande humanité, égarée, au personnage de Klementia. Enfin, la (trop) courte apparition de nous fait regretter que cette grande chanteuse ne soit pas engagée plus fréquemment par l’Opéra de Paris dans des rôles plus conséquents. Quelques minutes lui suffisent pour imposer son personnage d’une majestueuse et implacable rigueur au moyen d’un timbre plantureux, d’une diction parfaite et de graves incendiaires.

libère totalement les forces de l’orchestre dans cette musique qui n’est pas sans rappeler celle de Zemlinsky. Installant une tension progressive jamais relâchée, il n’en oublie pas pour autant de magnifier les transparences, les couleurs et les scintillements de la partition.

Au vu de cette réussite, il est dommage que l’Opéra de Paris n’ait pas donné à entendre le triptyque entier composé par Hindemith. Grâce lui soit néanmoins rendu de nous avoir offert ce moment.

Crédits photographiques : Cavalleria Rusticana, Elīna Garanča (c)  Julien Benhamou / Opéra national de Paris ; Sancta Susanna, (c) Elisa Haberer / Opéra national de Paris

 

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