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Carmen à l’opéra de Paris, entre miracle et frustrations

La Scène, Opéra

Paris. 10-III-2017. Opéra Bastille. Carmen, opéra en 4 actes de Georges Bizet (1838-1875). Mise en scène : Calixto Bieito. Décor : Alfons Flores. Costumes : Mercé Paloma. Lumières : Alberto Rodriguez Vega. Avec : Clémentine Margaine, Carmen ; Roberto Alagna, Don José ; Aleksandra Kurzak, Micaëla ; Roberto Tagliavini, Escamillo ; Vannina Santoni, Frasquita ; Antoinette Dennefeld, Mercédès ; Boris Grappe, Le Dancaïre ; François Rougier, le Remendado ; François Lis, Zuniga ; Jean-Luc Ballestra, Moralès. Chœur (chef de chœur : José Luis Basso) et orchestre de l’Opéra national de Paris, direction : Bertrand de Billy.

top-left-2Carmen est un opéra populaire mais très difficile à distribuer. En témoigne une abondante discographie, jamais totalement satisfaisante. En mettant notre ténor national au centre de la reprise de la mise en scène réussie de Calixto Bieito, l’Opéra de Paris s’assurait un Don José de grande classe au milieu d’une distribution malheureusement trop hétérogène. Annoncé souffrant, et en difficulté tout au long de la soirée, est néanmoins allé jusqu’au bout d’une leçon de style souveraine et proprement hallucinante.

La mise en scène de n’a pas pris une ride depuis sa création en 1999. La simplicité du décor réduit à du sable, un mat et des voitures évacue toute « espagnolade » kitsch pour se concentrer sur l’humanité des personnages dans une Espagne loin de tout fantasme. Bieito met l’acteur au centre du dispositif et le laisse s’épuiser de joutes en combats jusqu’au final tragique où Carmen se révèle finalement être davantage le taureau que le torero. Fiévreuse, hyper sexuée (avec ou sans costume), racoleuse parfois, cette mise en scène révèle une direction d’acteur précise et éprouvante pour les chanteurs au service d’une illustration pertinente de la condition féminine à la fin de l’ère franquiste, période où les femmes étaient en quête d’appropriation de leur corps, mais demeuraient la propriété des hommes. À cet égard, l’apparition de Carmen (objet de désir autant que prisonnière) dans une cabine téléphonique sur laquelle grimpent les soldats en rut fait partie des belles idées qui parsèment le travail du metteur en scène espagnol.

Auréolée d’une bonne réputation dans le rôle de Carmen qu’elle a chanté un peu partout dans le monde, nous a un peu déçu en ce soir de première. Certes la voix est belle, dotée de très beaux graves, et n’a aucun mal à remplir le vaisseau de la Bastille. Son jeu de scène, physique, est en outre très impressionnant, mais entre des respirations intempestives et sonores, elle étale un chant assez débraillé avec notamment une émission inégale selon les registres, qui donne l’impression de sauts et de changement de voix lorsqu’elle passe de l’aigu au medium et du medium au grave. Excellente musicienne, elle s’en sert habilement pour donner de l’énergie et des coups de fouet dans ses intonations mais ce manque d’unité du timbre a tendance à éloigner toute sensualité au profit d’une certaine agressivité  et la diction en devient par ailleurs assez caoutchouteuse.

Face à elle, , souffrant, a délivré une leçon de chant et d’engagement rare, faisant fi des accidents auxquels il a été confronté. Après des débuts prudents, avec des aigus souvent allégés, on retrouve toutefois ce timbre solaire, cette simplicité du phrasé, direct, et cette perfection de la prosodie qui lui est chère. Hélas, rattrapée par le mal, la voix déraille à la fin de « La fleur que tu m’avais jetée », qui s’achève sur un étranglement de l’aigu final. Dès lors, son timbre s’encombre de raucités rendant son travail difficile, pour ne pas dire douloureux, et beaucoup, parmi les spectateurs, frémissent en pensant qu’il ne pourra pas assumer la deuxième partie du spectacle. Et pourtant, après l’entracte, point de doublure. Ne lâchant rien, toujours aussi investi dans un rôle qui l’accompagne depuis tant d’années, revient dans un troisième acte très physique où son style inimitable demeure malgré la persistance des difficultés. Le dernier acte est un miracle comme seul l’opéra peut en donner à voir. Parvenu au bout du calvaire, à bout de force, le ténor jette ses derniers feux dans la confrontation tragique avec Carmen. Se servant de ses faiblesses, il n’est plus dans l’interprétation mais dans la vérité du personnage. « Las de (te) menacer », il supplie, implore avec une intensité dramatique exceptionnelle et finit par rassembler ses moyens dans une dernière charge miraculeuse. Un très grand moment pour un très grand artiste !

ncfiwtiejzvdruw040jg remporte un beau succès à l’applaudimètre. Pourtant sa Micaëla pose question, car même si son entrée de l’acte I est parfaitement assumée, la voix de Kurzak nous semble encore un peu légère pour le rôle. En témoigne l’aigu forte du « Je dis que rien ne m’épouvante » poussé à la limite du cri, et une faible projection du medium. Rien d’indigne cependant, car très investie et à l’aise dans la proposition de Bieito, bénéficie d’une très belle présence et confère au personnage de Micaëla beaucoup de douceur, grâce à de jolies nuances et une belle technique.

Le timbre noir et la voix ample de conviennent bien à Escamillo, mais sa diction reste mâchée et il est apparu scéniquement bien en retrait par rapport à ses partenaires.

La distribution des seconds rôles a été particulièrement soignée ce qui est heureux car beaucoup de la réussite du spectacle repose sur leurs épaules : Zuniga impressionnant et charismatique de , beau Moralès stylé et précis de , lyriques et pétillantes Frasquita et Mercédès de et d’, et pour finir Dancaïre et Remendado très assurés de et .

À la tête de l’, propose une lecture raffinée et délicate de l’œuvre. Soulignant les pleins et les déliés, c’est une Carmen très française, avec un soin particulier concernant les vents, très suaves. Évitant tout effet pompier, et mettant en avant les subtilités de la partition, varie les tempi et essaye de maintenir la tension mais, à trop vouloir être attentif aux chanteurs (sans doute à plus forte raison ce soir), l’orchestre semble un peu effacé et n’évite pas toujours les décalages. Souvent sollicités, les chœurs de l’Opéra national de Paris sont à saluer pour leur fraîcheur et leur implication, et contribuent à la belle dynamique d’un spectacle qui devrait trouver ses marques au fur et à mesure des représentations, avec un Roberto Alagna de nouveau en pleine forme.

Crédits photographiques : © Vincent Pontet/OnP

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