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Trois jours à Verbier avec les grands interprètes de notre temps

Festivals, La Scène, Musique de chambre et récital, Musique symphonique

Verbier. Église.
28-VII-2017. Œuvres de Franz Schubert (1797-1828), Frederic Rzewski (né en 1938), Franz Liszt (1811-1886), Alexandre Scriabine (1872-1915), Claude Debussy (1862-1918), Camille Saint-Saëns (1835-1921). Ji Liu, piano.

28-VII-2017. Rencontres Inédites II. Jean-Marie Leclair (1697-1764) : Sonate pour violon et piano n°3 op. 9. Moritz Moszkowski (1854-1925) : Suite en sol mineur pour deux violons et piano op. 71. Georges Enesco (1881-1955) : Octuor à cordes en ut majeur op. 7. Joshua Bell, Philippe Quint, Alexander Sitkovetsky, Dan Zhu, violon ; Maxim Rysanov, Lars Anders Tomter, alto ; Pablo Ferrández, Kyril Zlotnikov, violoncelle ; Julien Quentin, piano.

29-VII-2017. Œuvres de Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Leoš Janáček (1854-1928), Ludwig van Beethoven (1770-1827), Claude Debussy (1862-1918). Richard Goode, piano.

29-VII-2017. Œuvres de Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893), Frédéric Chopin (1810-1849), Sergueï Rachmaninov (1873-1943). Nikolaï Lugansky, piano.

30-VII-2017. Œuvres de Johannes Brahms (1833-1897), Leoš Janáček (1854-1928), Sergueï Prokofiev (1891-1953). Truls Mørk, violoncelle ; Kirill Gerstein, piano.

30-VII-2017. Œuvres de Franz Schubert (1797-1828), Franz Liszt (1811-1886). Lucas Debargue, piano.

30-VII-2017. Felix Mendelssohn (1809-1847) : Quatuor à cordes n°6 op. 80 ; Quintette à cordes n°2 op. 87 ; Octuor à cordes op. 20. Joshua Bell, Pamela Frank, violon ; Tomoko Akasaka, Blythe Teh Engstroem, alto ; Pablo Ferrández, violoncelle ; Quatuor Ébène : Pierre Colombet, 1er violon ; Gabriel Le Magadure, 2e violon ; Adrien Boisseau, alto ; Raphaël Merlin, violoncelle.

Verbier. Salle des Combins. 29-VII-2017. Franz Liszt (1811-1886) : Concerto pour piano et orchestre n°1 en mi bémol majeur S.124. Antonín Dvořák (1841-1904) : Symphonie n°6 en ré majeur op. 60. George Li, piano ; Verbier Festival Junior Orchestra, direction : Joshua Weilerstein.

The Eglise (c) Aline PaleyEn contrepoint des soirées symphoniques ou opératiques, le se flatte de proposer à son public une programmation chambriste soignée et abondante. Aperçu, en un week-end et huit concerts, d’un tourbillon de talents éprouvés et de gloires montantes.

Il en va du Festival de Verbier comme d’un luxueux cocktail : réunissez, dans un alpage suisse de votre choix, les meilleurs ingrédients du moment — stars déjà mondialement acclamées, jeunes prodiges, vénérables professeurs —, et secouez avec vigueur. Vous obtenez ainsi des « Rencontres Inédites » : des musiciens, qui par ailleurs font carrière de solistes, et qui s’essaient à jouer ensemble, en se liant d’une amitié neuve dont les récitals sont un fruit, certes attendu, mais rarement décevant. Voilà le principe auquel s’est plié de bonne grâce ; et l’on découvre avec bonheur que le célèbre violoniste est aussi un très bon compagnon de musique de chambre. Avec l’excellent pianiste et son camarade au violon, ils donnent une Suite de Moszkowski pleine de charme et de brio, redoublant l’hapax avec succès : pour cette formation éphémère, seule convenait la résurrection d’un répertoire oublié. Mais l’inédit culmine avec l’extraordinaire Octuor op. 7 d’Enesco, coup de maître d’un compositeur dans sa prime jeunesse. Emmenés par Bell, qui écoute aussi bien qu’il mène son petit ensemble, les huit archets insufflent vie à l’œuvre, et donnent en particulier un mouvement lent d’une frissonnante suavité.

Une soirée consacrée à Mendelssohn est l’occasion de retrouver dans une autre conjonction d’astres : le violoniste, avec quelques comparses, est rejoint cette fois par le . Pour autant, les meilleurs musiciens du monde ne peuvent rien contre l’évidence : ni le Sixième quatuor, ni le Quintette en si bémol ne feront taire les persiffleurs qui ne voient en Mendelssohn qu’un musicien académique et superficiel. Il fallait toute la fougue du juvénile Octuor pour qu’éclatent à la fois le génie véritable du compositeur, et l’habileté des instrumentistes à bâtir une sonorité d’ensemble, à se laisser porter par un même élan musical. Ici encore, la rencontre est une réussite, et l’on écoute avec délectation les cordes se répondre, se héler, s’interrompre, que ce soit dans le scherzo endiablé ou la fugue allègre du finale.

GeorgeLi-pianist3-photocreditSimonFowlerDu côté de la jeunesse

À l’autre extrémité de l’échelle de la notoriété, le festival fait place aux jeunes musiciens : entre deux masterclasses publiques, ceux-ci s’agrègent pour former le . Dirigés par , très présent dans cette édition 2017, ils offrent au pianiste un accompagnement de choix dans un Premier concerto de Liszt dont on se souviendra longtemps. Si le tout jeune homme brille, ce n’est pas tant par sa maîtrise digitale qu’à cause de la délicieuse ironie dont sa partie se trouve nimbée comme par enchantement ; une légèreté gracieuse, à chaque instant, conjure toute grandiloquence, et l’on rit presque de ces gammes montantes et descendantes, pleines d’aisance, qui font scintiller le discours, sans rien d’ostentatoire. L’on sort tout enivré de ce dandysme ravageur ; puisse , dans les prochaines années, confirmer toutes les promesses qu’il porte !

Un récital permet aussi de découvrir la personnalité du pianiste , qui n’a pas trente ans et, déjà, est un habitué à Verbier. Son entrée en matière a de quoi ébouriffer : il prend le partie d’enchaîner, presque sans pause, la Huitième sonate de Schubert, dont la composition a été mystérieusement interrompue au milieu du développement du premier mouvement, et une pièce contemporaine de , Winnsboro Cotton Mill Blues, dont les rythmes mécaniques évoquent Mossolov et les avant-gardes des années 30. On peut louer l’astuce, être irrité par la provocation — le public semble osciller — ; force est de constater que cela fonctionne. Le reste du récital est à l’avenant : syncrétique. On est heureux d’entendre la Dixième Sonate de Scriabine, certes trop peu jouée en concert, mais on sursaute lorsqu’elle fait place à la Danse macabre de Saint-Saëns, une musique aussi épaisse que la précédente était raffinée. Avec Liszt et Rameau (en bis), le pianiste achève de faire profiter son public de toutes les embardées de l’histoire de la musique. Dans ces conditions, il faudrait dix heures de concert, au lieu d’une, pour que nos esprits lents reconnaissent les qualités intrinsèques du jeu de : la qualité de son phrasé, et les respirations musicales qu’il ménage à propos dans les partitions les plus touffues.

Traits d’union

Parmi les assemblages heureux de cette édition 2017, il faut compter sans hésiter le duo formé par le violoncelliste et le pianiste . À la qualité du dialogue qu’ils instaurent dans la Première sonate de Brahms, on sent quelle connivence les unit par-delà la différence de génération : difficile de dire qui accompagne l’autre, par exemple dans les élans gauchis de l’attachant Allegretto quasi Menuetto central. Pohádka de Janáček est également passionnant de bout en bout, mais c’est surtout la Sonate de Prokofiev, injustement mal aimée, que l’on est heureux de voir mériter une interprétation de choix : les sonorités pleines et amples de savent faire place à l’humour le plus grinçant, dans la violence des pizzicati, ou les éclats de rire démoniaques qui ponctuent les badineries du mouvement Moderato. Lorsque l’œuvre se fait ainsi le miroir de la sensibilité des musiciens, qu’ils ont un plaisir patent à habiter leur partition, le public ne peut que s’incliner très bas.

Où classer ensuite ? Lui aussi fait le pont entre le piano de la nouvelle génération, à laquelle il appartient sans doute possible, et les grands maîtres qui l’ont adoubé à l’occasion du concours Tchaïkovski de 2015. Sa maturité musicale se donne à voir dans une remarquable Quatorzième sonate de Schubert, chantante, pénétrante, et pensée avec minutie malgré de menus excès de nuances. Après un tel début, la suite déçoit hélas : trop désireux de bien faire, Debargue présente une Sonate en si de Liszt qui pèche par quelque affectation. Alors qu’il connaît cette musique sur le bout des doigts, il déconcerte l’oreille par des instabilités de tempo qui n’ont pas lieu d’être, et nuisent à la cohérence formelle du vaste et unique mouvement de l’œuvre. On croit parfois encore deviner le candidat derrière le pianiste, occupé çà et là à prouver sa valeur, alors que tant de sensibilité, tant de grâce dans les détails, tant de lyrisme devraient s’épanouir d’eux-mêmes, et emporter sans peine l’adhésion du public.

Lugansky©AlinePaley-0728Monstres sacrés

Le Festival de Verbier est aussi l’occasion de retrouver, dans le cadre intimiste de l’église, des pianistes qui, habituellement, déplacent les foules. est l’un d’eux, et bien que sa carrière l’amène assez rarement en France, ses interprétations de Beethoven font partout l’unanimité. De fait, les opus 109 et 110, qu’il donne ici, sont de petits joyaux : la pédale est méticuleusement dosée, le phrasé soigné ; il y a même la patine du temps, quelques coins de phrase émoussés, des accents dont toute rudesse n’est pas absente, des nuances qui n’échappent pas entièrement au prosaïsme. Dans les Préludes de Debussy, on sent Goode en terre étrangère ; en revanche, son Janáček est une surprenante réussite, et on découvre au pianiste une affinité avec l’univers en demi-teinte des pièces de Sur un sentier recouvert, qu’il s’agisse des alternances majeur-mineur de « Nos soirées », des résonances rêveuses d’« Une feuille emportée », ou des appels obstinés de « Bonne nuit ».

Le récital de promettait d’être l’un des succès retentissants de l’édition 2017, et sans surprise, le public n’a pas mâché l’expression de son enthousiasme, au terme de deux heures d’un piano finement ciselé, intelligent, d’un goût parfait. Le pianiste russe continue d’explorer le répertoire avec une certaine timidité, comme s’il ne souhaitait interpréter que les partitions qu’il a pleinement assimilées. Aux côtés des Chopin et Rachmaninov coutumiers, dont on est à cent lieues de se lasser, l’on découvre donc Les Saisons de Tchaïkosvki, qu’il a gravées récemment. Tant de profondeur et de distinction dans des pièces d’apparence si anodine a de quoi bouleverser : la simple mélodie de « Janvier », sous les doigts de Lugansky, prend la tournure d’une interrogation métaphysique, surtout dans les passages suspendus, où la ligne déclinante semble passer par tous les degrés du doute, de la langueur au désespoir. En quelque sorte, ce qui s’incarne ici n’est que l’idéal de l’art tel qu’il est conçu à Verbier : une parole du cœur au cœur, sincère et accessible.

Crédits photographiques : L’église de Verbier-Station © Aline Paley ; Joshua Bell, le et al. © Nicolas Brodard ; Georges Li © Simon Fowler ; Nikolaï Lugansky © Aline Paley

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