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Siegfried à Bayreuth : Wotan en Allemagne

Festivals, La Scène, Opéra

Bayreuth. Festspielhaus. 1-VIII-2017. Richard Wagner (1813-1883) : Siegfried, opéra en trois actes, deuxième journée de L’Anneau du Nibelung, sur un livret du compositeur. Mise en scène : Frank Castorf. Décor : Aleksandar Denić. Costumes : Adriana Braga Peretzki. Lumières : Rainer Casper. Vidéo : Andreas Deinert, Jens Crull. Avec : Stefan Vinke, Siegfried ; Andreas Conrad, Mime ; Thomas J. Mayer, Wanderer ; Albert Dohmen, Alberich ; Karl-Heinz Lehner, Fafner ; Nadine Weissmann, Erda ; Catherine Foster, Brünnhilde ; Ana Durlovski, Waldvogel. Orchestre du Festival de Bayreuth, direction : Marek Janowski.

Siegfried 2017 Krokodile2Wotan n’aura jamais aussi bien mérité le surnom de Wanderer qui est le sien dans la deuxième journée de la Tétralogie. , après l’Amérique et la Russie, poursuit le trip inter-continental et envoie cette fois le dieu de Wagner entre les deux : entre l’Ouest et l’Est du Monde, dans les zones d’ombre d’une Allemagne d’avant la réunification. Un cran esthétique est franchi par le mémorable vivier d’images abrité dans les toujours formidables décors d’Aleksandar Denić.

Pour ce Siegfried en Allemagne, l’œil glisse d’un vertigineux Mont Rushmore du communisme (où l’on finit de graver, de Marx à Mao, une très darwinienne chaîne de l’évolution des idéologies prolétariennes) au modernisme glacial de la Berlin Alexanderplatz. Le pétrole maudit par Alberich n’est plus visible que dans ses dérivés plastiques. Scrutés par une direction d’acteurs au millimètre, les personnages y traînent le constat désabusé de leur dérive. Wotan n’a jamais eu, dans ce Ring, aucun des signes de noblesse dont les puristes (ont-ils lu le livret ?) veulent encore parer l’image d’un héros en lambeaux. Le Wotan de Castorf a été le patron d’une station-service, puis celui d’un puits pétrolifère. Plus coureur que Wanderer, le voici cette fois maquereau en chef d’un réseau de prostitution. Erda fait partie du vivier, de même que l’oiseau, qui déniaisera Siefgried, avant l’heure Brünnhilde, sous un réverbère. Le Waldvogel de Castorf, apparu à l’heure bleue sous l’horloge universelle Urania, nous vaut des Murmures de la forêt d’une absolue poésie nocturne. Le costume enchanteur (immense plumes mues avec une grâce infinie) qu’Adriana Braga Peretzki a conçu pour l’animal est pour beaucoup dans ce qui restera comme une des plus belles scènes de ce Ring. L’ours, autre espèce choyée de près par Castorf, habituellement expédié au bout de quelques mesures, devient lui aussi un des personnages principaux. Pas spéciste pour un sou, et, de ce fait, attentif à toute sorte de souffrance, Castorf fait de ce rôle muet une sorte d’homme (et de femme?) à tout faire. Une sorte de veilleur aussi puisque l’« ours » passe une bonne partie de l’Acte I à feuilleter et à préserver les nombreux volumes que Mime possède dans sa caverne-caravane, volumes en revanche traités de très haut par la morgue du Wanderer. Si, comme Chéreau naguère, Castorf nous débarrasse de la fastidieuse forge de l’épée (Siegfried ne faisant qu’assembler les morceaux de la kalachnikov, glaive tristement contemporain, qui tuera Fafner), on se demande en revanche pourquoi le metteur en scène réintroduit Nothung dans l’attirail de son héros.

Si le Réveil de Brünnhilde au pied de ce Mont Rushmore d’un nouveau genre laisse l’espace vocal aux chanteurs dans une scénographie plus traditionnelle (lui réfugié sur une des nombreuses passerelles de bois accrochées à la roche, elle s’extirpant d’une bâche en plastique), le final est plus explosif avec l’Alexanderplatz envahie de crocodiles. Ce qui pourrait passer pour provocation n’est au contraire que leçon d’histoire : à la fin de la Seconde Guerre mondiale, ces crocodiles soit-disant échappés d’un zoo servaient d’épouvantail aux parents (ceux de Castorf compris) qui voulaient dissuader leurs enfants d’aller jouer dans le métro de Berlin. En l’état du spectacle, ils expriment aussi l’effroi ressenti face à un monde adonné aux turpitudes de l’argent sale et du pouvoir (il se transmet d’ailleurs de spectateur à spectateur que Castorf, hué dès la première année pour l’invitation très inhabituelle de cet animal sur le Rocher de Brünnhilde, rajoute un crocodile chaque année !) L’ultime image de ce Siegfried est, en tous cas, plus saisissante qu’à l’accoutumée : on y voit l’oiseau, au bord de s’engouffrer totalement dans la gueule béante du reptile, se faire sauver par Siegfried qui, sur la précipitation des dernières mesures, l’embrasse alors à pleine bouche sans attendre l’heure Gutrune, devant une Brünnhilde bien évidemment médusée devant se réapproprier in extremis son nouvel et premier amoureux. Un noir d’encre tombe sur le premier baiser des deux héros, synchro avec le fortissimo du dernier accord déclenché par un Janowski émergeant enfin de l’hédonisme un rien pressé d’une lecture toujours aussi uniment symphonique.

Le Siegfried en pleine santé de est un phénomène. On a envie de le mettre en garde mais un acte III déchaîné voit le ténor allemand à l’évidence prêt pour un quatrième acte, plus ivre encore de moyens qui, juste avant la traversée du feu, lui font délivrer un Jetzt quasi-tenu comme un Waelse. est plus prudente et parvient, face au muscle de ce torrent vocal, à toucher juste avec une Brünnhilde vindicative et assumée, infiniment touchante. La forte impression que avait faite dans L’Or du Rhin perd en superbe avec une Erda aux registres cette fois bien hétérogènes. Le Waldvogel d’ fait preuve d’une colorature précise mais manquant un peu d’éther. assure sans problème le retour de l’épisodique Fafner. À l’excellence d’ en Alberich et de en Wanderer (plus John Tomlinson chez Harry Kupfer que Théo Adam chez les frères Wagner) il convient d’ajouter l’exceptionnel Mime (Wohlfahrt, Stolze et Zednick à lui seul) d’Andreas Conrad.

Le metteur en scène, faisant remarquer à juste titre combien il peut apparaître surprenant qu’un compositeur ait rêvé d’un théâtre où la musique serait invisible, s’est engouffré avec passion dans l’originale proposition en s’emparant de ce plein pouvoir donné aux images par Wagner. Il existe pourtant encore, en 2017, un lot non négligeable de wagnériens qui font le pèlerinage à Bayreuth seulement pour écouter, ferraillant encore et inlassablement autour du rance débat qui voudrait conclure que les images empêcheraient d’écouter : drôle de conception dévoyée du Gesamtkunstwerk que celle qui voudrait rendre les images invisibles ! Wagner ne fut pas satisfait de la première mise en scène du Ring produite dans son Festspielhaus. Y aurait-il goûté la plus récente ? La vision de Castorf va indéniablement loin mais garde toujours dans le viseur les deux axes thématiques que le génial compositeur a développés sur 15 heures : le pouvoir et l’amour. À ceux qui posent la question de savoir si Bayreuth est bien le meilleur endroit pour produire un tel spectacle, la réponse est : oui.

Crédits photographiques: E. Nawrath

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