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Crescendo esthétique du Ring de Genève

La Scène, Opéra, Opéras

Genève. Grand Théâtre. 2-II-2014. Richard Wagner (1913-1883) : Siegfried, première journée du Festival scénique sacré Der Ring des Nibelungen en 3 actes sur un livret du compositeur. Mise en scène : Dieter Dorn. Décors et costumes : Jürgen Rose. Lumières : Tobias Löffler. Expression corporelle : Heinz Wanitschek. Dramaturgie : Hans-Joachim Ruckhäberle. Avec : John Daszak, Siegfried ; Andreas Conrad, Mime ; Tómas Tómasson, Le Voyageur ; John Lundgren, Alberich ; Steven Humes, Fafner ; Maria Radner, Erda ; Petra Lang, Brünnhilde ; Regula Mühlemann, l’Oiseau de la forêt. Orchestre de la Suisse Romande, direction : Ingo Metzmacher

siegfried geneve1 2014En novembre dernier, une très belle Walkyrie imaginée par , pour le Grand Théâtre de Genève, impeccable dans sa narration de la légende, très fouillée dans sa direction d’acteur, à l’esthétisme parfois gêné aux entournures dans sa volonté brechtienne de montrer les coutures, avait captivé de bout en bout et fait légitimement naître une impatience. Impatience comblée tout au long du superbe Siegfried conté par le metteur en scène allemand avec tout le pouvoir d’émerveillement nécessaire à la mise en images de ce monstrueux opéra pour enfants de 4h.

A l’issue de cette deuxième journée de la Tétralogie, il n’est plus permis de douter : ne nous offrira pas un Ring audacieux, ni novateur (comme c’est devenu l’usage, pour le meilleur mais aussi parfois pour le pire…) Aucune relecture trash, aucune actualisation réaliste : Wotan ne sera pas plus un loup de Wall Street que Siegfried un adolescent en baskets s’adonnant au crack dans une décharge publique… Mais plutôt une manière de Ring pour tous.

Dorn raconte le Ring de façon extrêmement lisible mais attention : sans le kitsch du carton-pâte, sans revenir aux peaux de bêtes, aux nattes ou aux casques à pointe de nos aïeux. Bien au contraire, aussi à l’aise dans le merveilleux du conte qui est vraiment l’apanage de Siegfried que dans les passions et les affres cosmiques de La Walkyrie, sa vision est d’une classe esthétique qui émerveille cette fois constamment.

L’on retrouve avec plaisir, du premier au dernier accord, le « cadre à images » et son liseré rouge lumineux qui va emporter le regard du spectateur loin dans les profondeurs de la scène nourricière de visions. L’effet en est même magistral en ouverture d’Acte III, avec le plateau entièrement nu. On songe à la fameuse « Route du Temps » de Kupfer à Bayreuth en 88, image jamais aussi puissante que lorsqu’elle était dépouillée, débarrassée de toutes les structures qui venaient parfois l’encombrer.

Le rideau se lève avec une lenteur extrême sur la magnifique première vision d’un Wotan seul devant une étrange forêt embrumée, très intrigante, peut-être la plus convaincante, avec celle, toute de ronces métalliques de McVicar à l’Opéra du Rhin en 2007. Gestion parfaite de la lumière (un des points forts de toute la production)… fascinants ralentis des fumigènes. Superbe apparition de la forge de Mime que Wotan fait surgir des entrailles du plateau, construction sophistiquée à plusieurs niveaux dont certains éléments rappellent en mieux le plateau de l’acte II de la précédente Walkyrie, ingénieuse installation qui concourt à faire filer à toute allure l’habituel tunnel que peut être cet acte I dans des productions moins inspirées.

Forêt que l’on retrouve au II, bien sûr, encore plus anxiogène , mouvante même, tout en excroissances monstrueuses de racines, à moins que ce ne soit les pattes du dragon…il est vrai que dans les troncs des arbres stylisés, l’on aperçoit des corps humains : que font-ils là? qui sont-ils ? Des ingestions fafnériennes bientôt digérées ? L’on s’interroge avec délice sur cette forêt au fort pouvoir fantasmatique, de surcroît fabuleusement éclairée. Le combat, dans un noir profond, avec un dragon fort intrigant, mi lune alla Méliès, mi-pieuvre, créature torturée avec ses trois visages de douleur, sorte de triple Cri façon Münch qui dit bien l’horreur des excès de la convoitise, est un moment absolument mémorable… Voilà un Acte II, souvent laborieux dans bien des réalisations, qui passe lui aussi comme un rêve.

Si l’on compare à La Walkyrie, plus rares cette fois sont les moments où Dorn démonte son théâtre qui n’est plus guère de tréteaux, comme on l’a beaucoup dit. Hormis le moment des murmures de la forêt où la lumière devenue plus crue fait peut-être trop apparaître les corps qui se meuvent dans les troncs d’arbres, hormis les oiseaux qui virevoltent autour du héros, manipulés par des marionnettistes de noir vêtus, le crescendo esthétique est ici manifeste.

L’on se prend même à battre sa coulpe pour avoir moqué dans ces mêmes colonnes un Grane de coffre à jouets qui, ici, permet une très belle scène de réveil à l’Acte III. Acte splendide lui aussi, même si l’on se dit que la scène avec Erda aurait pu être plus approfondie. En clair décalque de Chéreau, Dorn ne propose rien de plus que le metteur en scène du Ring du Centenaire, au cours de cet échange qui est le sommet de la partition (pourquoi, par exemple, ne pas avoir tiré parti de la très belle robe argentée, première peau de la déesse, et que l’on n’aperçoit vraiment qu’au moment des saluts ?)

Toute la fin de l’opéra est très belle, même si on aimerait qu’elle dise plus encore que ce que l’on sait déjà, avec une Brûnnhilde qui se réveille comme celle de Chéreau, une ample tenue tout en dégradés de bleus, ayant remplacé sous le bouclier la garde-robe walkyrienne d’usage : l’idée de Chéreau était si belle dans son évidence que l’on acquiesce sans réserve à la réapparition de ce moment d’histoire dans la mise en scène du chef-d’œuvre de Wagner.

siegfried geneve2 2014

La réussite indéniable de ce spectacle serait moindre sans l’équipe vocale de très haut niveau rassemblée ici sur la scène du Grand Théâtre.

Succédant au Wotan exténué de Tom Fox et échappé du récent Klingsor de Castellucci, le Wanderer royal de  est une magnifique révélation : sa diction noire et d’une grande précision capte dès Heil dir weiser Schmidt ! La projection est parfaite, le geste scénique de grande classe, jusqu’au visage, magnétique. Même dans la véhémence moins discursive, plus lyrique, de l’échange avec Erda, Tomasson n’oublie pas l’intention du mot par-delà le souci de la puissance vocale à fournir.

Le Mime de est absolument irrésistible : et même si c’est le lot de tous les Mime (de Stolze à Zednik, il est vrai que l’on a aucun souvenir d’un Mime à la peine), on admire à chaque instant la précision de sa diction, sa projection, , et à partir d’icelles, sa prestation jubilatoire, tant vocale que scénique.

Quant aux « comprimarii » wagnériens, l’Alberich de parvient à impressionner dans son unique scène : même qualités vocale et scénique que son double de lumière. De plus, habillé comme lui, on comprend très bien qu’il est à deux doigts de faire sienne la lance du dieu lors de leur puérile empoignade. De surcroît, Dorn lui offre, c’est rare dans cette scène souvent ingrate, une des plus beaux moments plastiques de la soirée, avec cette tempête qui se lève par deux fois à l’apparition du dieu…

Le Fafner de Steven Humes parvient lui aussi à faire exister sa très courte scène : superbe costume, mais aussi perfection d’une projection émue.

A échoit la lourde responsabilité de faire entendre au bout de plus de deux heures le premier timbre féminin de l’ouvrage (à l’issue de l’acte I, on pouvait s’amuser d’entendre, dans le hall, une spectatrice, frustrée de tant de testostérone vocale, déclarer : « Je ne sais pas si je vais pouvoir tenir 4 h !!! ») : la jeune chanteuse suisse est elle aussi sans défauts dans ce court moment de virtuosité que les studios Decca confièrent jadis à Dame Sutherland.

La belle Erda de déroule sa scène unique au moyen d’un timbre apaisant qui couvre bien tous les registres du rôle.

Ces contributions brèves mais essentielles à l’avancée de l’action laissent un boulevard aux deux héros. Bien que sa Brünnhilde n’ait que trente minutes pour exister, semble se délecter d’affronter ce moment où beaucoup, même à Bayreuth ne peuvent éviter de laisser transpirer l’angoisse du chemin vocal à parcourir avant d’y tester ou d’y briser leurs aigus. Alors que ce n’est pas un sans fautes (un ou deux aigus réfractaires, pas davantage, à peine arrachés à la belle gestion de la ligne vocale de la chanteuse), l’interprétation de est belle, la joie d’être là vraiment communicative. Le jeu est subtil. Comme dans La Walkyrie, l’incarnation de cette Brünnhilde toute de lumière, belle cerise sur le gâteau d’un spectacle déjà copieux, convainc.

On garde pour la fin le Siegfried de . Le rôle est écrasant et çà et là écrase de fait certains aigus un peu bas, mais, semble-t-il, et très curieusement, uniquement par manque de concentration, car les moyens sont là (le chant de la forge, envoyé comme une chanson sous la douche, ne lui pose aucun problème.) Passée la périlleuse entrée du I, où Daszack semble courir après la vélocité de l’orchestre, le pari est tenu. Malgré son âge, et avec l’appui d’une allure scénique bien gérée par Dorn et la merveilleuse justesse des costumes de , ce Siegfried chauve parvient à incarner un héros plus juvénile que bien des Siegfried en moumoute.

, à la tête de l’ continue de dérouler le Wagner chambriste qui lisait déjà La Walkyrie. Ce jour, au Grand Théâtre de Genève, nul doute : à l’écoute des sons qu’il fait naître, plus personne, Woody Allen compris, n’a envie d’envahir la Pologne !

Très beau, très intelligent spectacle, donc, et qui laisse augurer, en avril prochain, d’un Crépuscule des dieux tout aussi captivant…

Crédits photographiques : Tomas Tomasson,Le Voyageur; , Siegfried © GTG/Carole Parodi

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