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Berlioz et Shakespeare : Rencontre au Sommet

La Scène, Opéra, Opéras

Paris. Théâtre Mogador : le 15 février 2003 Béatrice et Bénédict : Opéra en version concert. Béatrice Uria-Monzon (Béatrice) ; Gordon Gietz (Bénédict) ; Inva Mula (Héro) ; Élodie Méchain (Ursule) ; Jean-Sébastien Bou (Claudio) ; Gabriel Bacquier (Somarone) Ensemble les Éléments : Joël Suhubiette (Chef de chœur) Orchestre National du Capitole : Michel Plasson (direction musicale). Le 1er mars 2003 Roméo et Juliette : Susan Graham (Mezzo-soprano) ; Vinson Cole (Ténor) ; Làszlo Polgar (basse) Chœur de l’Orchestre de Paris ; Les cris de Paris : Didier Bouture et Geoffroy Jourdain (Chefs de chœur) Orchestre de Paris : John Nelson (direction musicale).

Bicentenaire oblige, Mogador affrète une « Berlioziade » de première grandeur en offrant deux raretés relatives avec, pour Deus ex machina, le prolifique dramaturge anglais. Ce dernier peut se flatter d’avoir inspiré des compositeurs aux esthétiques aussi antagoniques que Mendelssohn, Britten, Korngold ; en passant par l’incontournable Verdi, Reimann – écouter son Roi Lear. Voire Bœsmans et Le Conte d’hiver. Ce ne sont là que de très épars exemples marqués du sceau de la subjectivité : Il faudrait consacrer une thèse de musicologie ou un essai pour développer les facettes de ce sujet emblématique, et en livrer ne serait-ce qu’un examen prima facie. Revenons à notre Hector national, enfin sacralisé, adulé et futur panthéonisé. Le prêt à panthéoniser, c’est très tendance. Lui, pourtant, qui fuyait comme la tourterelle les honneurs et les encombrantes mondanités !

A propos de Béatrice et Bénédict, son dernier opus lyrique, il se plaisait à dire de façon mutine qu’il s’agissait d’un « caprice écrit sur la pointe d’une épingle ». Sous des apparences légères, badines, par-delà la spontanéité (que nul n’oublie) de la musique, Berlioz – lui qui fut du gratin des compositeurs dauphinois – tire sa révérence, à l’instar de Verdi avec Falstaff, par un éclat de rire empli de réminiscences alla Donizetti. Celui de Don Pasquale (la guitare est présente dans les deux ouvrages, curieuse coïncidence). C’est une plaisanterie ou comédie lyrique, un étourdissant Scherzo allègre, traversé de tendres rêveries nocturnes, d’élégie languide et d’intenses moments de franche gaieté. L’on vise ici les brillantes joutes oratoires, assauts de bons mots et autres douces « vacheries » échangées entre les deux protagonistes. Opéra comique symphonique ? Divertissement « opératique »? Difficile de trancher. Un génie de la stature de Berlioz ne se laisse guère enfermer dans des rubriques préconçues. D’importants dialogues parlés émaillent la partition. Or, premier grief de la soirée, il faut supporter la voix monocorde d’un récitant invisible résumant succinctement les événements – en fait, un impersonnel haut-parleur débitant sans conviction un texte de liaison. Économies d’échelle à réaliser, sans doute. Il eût fallu sinon un narrateur – conteur, du moins une troupe d’acteurs ayant le don du théâtre, de la repartie, de l’humour caustique pour restituer la vivacité du texte. Et de se rappeler les problématiques Obéron ou La Flûte Enchantée au disque (respectivement Conlon et Harnoncourt) illustrant les risques ou limites inhérents à ce type d’entreprise hasardeuse.

Béatrice, c’est avant tout du chant. Force est d’admirer le soin avec lequel l’auteur des Nuits d’été a incrusté le tissu instrumental de jaillissements mélodiques, d’un raffinement exquis. Cela exige de la part des solistes des teintes et des nuances crépusculaires, des couleurs boréales, une élégance impérieuse en constant balancement avec le ton désinvolte, voire cocasse des situations. Deuxième série de griefs, c’est ici Bénédict sans Béatrice ! Après une Giulietta approximative dans les récents Contes d’Hoffmann et une Dulcinée  … commune, Madame Uria Monzon, pourtant acclamée plus que de raison par une salve d’applaudissements, confond chant subtil et beuglements, hurlements, feulements absolument rédhibitoires.

Certes, si cette dame, peut à juste titre, s’enorgueillir d’une plastique incomparable à la Rita Hayworth dans Gilda, en revanche sa technique fruste est celle d’une harengère à la halle aux poissons. Elle massacre le somptueux récitatif dans lequel sourdent les déchirements bouillonnants du méditatif « Il m’en souvient », au cours duquel Béatrice prend conscience de son ardente flamme pour le sémillant tombeur. Avant la si périlleuse « cabalette », rayonnant feu d’artifice qui a l’éclat faiblard d’une lampe de poche en voie d’extinction. Las, les aigus sont épouvantablement criés, les graves rauques et la diction – point fondamental en l’occurrence – incompréhensible : c’est du chamallow , de la bouillie informe et l’effroi nous pénètre … En outre, elle parvient à détruire l’extatique trio du II en couvrant l’orchestre, bravo la contre-performance ! Par bonheur, le chant retrouve voix au chapitre avec le duo évanescent quasi mozartien, pour soprano et contralto,et d’une inspiration post-bellinienne au final du I. Cette Nuit sereine et paisible, l’apogée de la partition, en rappelle une autre, la suprême « nuit d’extase et d’ivresse infinie » des Troyens. L’on notera le fougueux Bénédict de , le vétéran , dans l’incarnation du pompeux Somarone ; lequel, en dépit d’un timbre éraillé, jette toutes ses armes de comédien sempervirent dans les couplets bachiques du vin de Syracuse.

La dette de la musique française (de Massenet à Amy) envers est inextinguible. A la tête d’une phalange capitoline conquérante, le maestro français défend la cause berliozienne avec le même panache que lorsqu’il monte à l’assaut des forteresses symphoniques de Magnard ; avec des pupitres solistes excellents (hautbois, clarinettes et cuivres précis). Le chœur enfin n’est pas en reste, surtout dans le passage « viens, viens de l’hyménée » …

Quelque deux semaines après : autre choc. La Symphonie dramatique Roméo et Juliette. Si Bellini, Vaccai, Gounod, et à leur manière Bernstein voire (se précipiter à la Bastille pour les harmonies onirico – hallucinées de Pérélà, l’homme de fumée) ont opté pour la forme opératique, Berlioz a composé une œuvre sui generis sans précédent, sur la tragédie véronaise. Cette fluorescence musicale échappe, elle aussi, à toute classification pré-établie ; il ne s’agit pas d’un opéra de concert, ni d’un oratorio, encore moins d’une musique de scène. Elle tient davantage de la cantate chorale. C’est une gigantesque suite symphonique avec solistes. Seuls Malher avec ses deuxième et troisième Symphonies, et l’insolite Symphonie gothique de s’inscriront dans le droit fil de cette stupéfiante fresque.

La direction volcanique de (ayant jadis gravé la version référentielle de Béatrice et Bénédict chez Erato, hélas supprimée), est prodigieuse. Le chef d’origine costa-ricaine nous invite à une ascension revigorante, explorant les reliefs harmoniques de ce paysage sonore fantastique à la poésie mendelssohnienne. Il escalade les crescendi telluriques, bondissant dans les mouvements Scherzo, planant dans l’apothéose finale, le serment de réconciliation des clans rivaux. Son approche se garde de toute lourdeur emphatique, grandiloquence. Il évite de faire ici « beaucoup de bruit pour rien ». La distribution est illuminée par  ; son aria « premiers transports que nul n’oublie » est un modèle parfait de déclamation chantée adaptée à la prosodie berliozienne, surtout dans la seconde strophe, brodée par les violoncelles et la brève intervention du chœur limitée à une seule mesure. La mezzo américaine égale sa consœur à la prononciation française également infaillible. Le chœur est irréprochable.

Autres transports berlioziens en vue, à ne pas manquer, le rare Benvenuto Cellini, les 2 et 4 avril prochain !

Deux CD à écouter à genoux : Les nuits d’été avec Graham (Sony , Nelson, Covent Garden) ; (Levine, DGG, Berlin) sans oublier évidement le témoignage éternel de Régine Crespin.

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