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La Scène, Opéra, Opéras

Toulouse. Théâtre du Capitole. 22-XI-2006. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Così fan tutte, opera buffa en deux actes sur un livret de Lorenzo Da Ponte. Spectacle de Giorgio Strehler ; mise en scène : Carlo Battistoni reprise par Gianpaolo Corti ; décors : Ezio Frigerio ; costumes : Franca Squarciapino ; lumière : Gerardo Modica. Avec : Tamar Iveri, Fiordiligi ; Sophie Koch, Dorabella ; Brett Polegato, Guglielmo ; Tomislav Muzek, Ferrando ; Anne-Catherine Gillet, Despina ; Carlos Chausson, Don Alfonso. Chœur du Capitole (chef de chœur : Patrick-Marie Aubert) Orchestre National du Capitole de Toulouse, direction : Claus Peter Flor.

Così fan tutte au Théâtre du Capitole

C’est peu dire que Così fan tutte réunit toutes les ambiguïtés de la représentation de la nature humaine : théâtre des apparences où se jouent toutes les passions amoureuses – factices ou sincères – et dont la morale amère incite pourtant chacun à la gaieté – forcée ou vraie. , dans son ultime mise en scène inachevée, reprend pour mieux les détourner toutes les conventions de l’opera buffa : des deux héroïnes, l’une est blonde, l’autre brune ; l’une mezzo, l’autre soprano ; tandis que la soubrette est un soprano léger (division traditionnelle de plus en plus abandonnée et que rien ne justifie musicalement ni historiquement : les sœurs étaient à l’origine deux sopranos, et Dorothea Bussani, la créatrice de Despina, avait été le premier Cherubino!). Car tout n’est que théâtre, et la nudité du dispositif scénique, l’absence de tout artifice, accentuent l’irréalité volontaire de l’action, sa théâtralité revendiquée. Pas de décors – à part au début une toile peinte représentant… la façade d’un théâtre – mais un espace uniment blanc où un fond bleu suggère la mer ; des costumes simples sauf lors de la fastueuse fête « albanaise » du second acte. Ce recours aux conventions du théâtre italien ne tire pas Così vers la cruauté qu’on y voit parfois, mais plutôt vers un marivaudage léger et grave, et ce dépouillement focalise très heureusement l’action sur le conflit que vit chaque personnage ; « Pier pietà » prend ainsi un relief étonnant car on y sent Fiordiligi échapper fugacement à son statut de personnage pour devenir être humain mis à nu.

Il fallait, pour que le pari soit réussi, une distribution également convaincue et prête à jouer ce jeu à la fois distancié et littéral. C’est une réussite… à une exception près. En effet, Tomislav Muzek, acteur malhabile et chanteur médiocre, détonne vraiment – dans tous les sens du terme : « Un aura amorosa » est fâché avec la justesse. Mais les femmes forment un ensemble homogène et remarquable. égale ici son Cherubino ; même énergie remuante, mimiques et œillades pleines d’esprit, voix magnifique. Est-elle vraiment la coquette de comédie, accueillant avec complaisance les égarements du cœur et de l’esprit. , plus introvertie que sa turbulente sœur, atteint à une troublante sincérité dans ses airs, que sa Tatiana un peu timide dans Eugène Onéguine il y a deux ans ne laissait pas espérer. Et quel chant! Nuancé, virtuose, émouvant ; son timbre s’apparie de plus très bien avec celui de sa Dorabella et l’on sent entre les deux chanteuses une réelle complicité et une vraie complémentarité. est une Despina simplement hilarante, piquante, poseuse, pleine de malice, encore plus extravagante que ses maîtresses. Le timbre est mince, mais joli, et ces fanfaronnades d’un tempérament que l’on sent naturellement porté vers la comédie, font de son personnage, non une rouée manipulatrice, mais une servante de Goldoni, une « Soubrette d’esprit ». Le Guglielmo de est de la même eau : sourire fat et conquérant, il incarne avec une grande aisance scénique ce jeune niais suffisant qui joue à l’affranchi. Et sa solidité vocale écrase les faiblesses de son camarade. Au-dessus de ce petit monde de comédie, plane l’ombre décharnée de l’Alfonso de Carlos Chausson. Pour Strehler, il n’est plus l’habituel philosophe de campagne, sorte de Don Juan retraité, mais un aigrefin un peu râpé qui a trouvé deux gogos à plumer en s’amusant à leurs dépens. Personnage ambigu, filou sympathique, un peu philosophe et beaucoup voleur, qui semble tout droit sorti du Pigeon de Monicelli. Sa voix a toute l’autorité et le tranchant qui conviennent à ce personnage somme toute plus cynique qu’amusant.

On est heureux de retrouver à la tête de l’Orchestre du Capitole pour un Mozart sans pesanteur. Mais ce Così est peut-être le moins convaincant des Mozart qu’il a dirigés à Toulouse – toute proportion gardée, bien sûr. Les préceptes sont toujours ceux d’un baroquisme tempéré : peu de vibrato aux cordes, des équilibres clairs, des tempos allants. Mais on est surpris par une multiplication d’intentions, d’accents déplacés, d’enchaînements brusqués, de staccatos inattendus, de tempos modifiés, parfois bousculés : dans l’ouverture, le presto démarre dès les accords annonçant le « Così fan tutte » ; au « Bella vita militar » Allegro au lieu de Maestoso répond un « Di scrivermi ogni giorno » plus Adagio qu’Andante. Et les finales semblent mus par une accélération toute en ruptures qui finit par entraîner quelques décalages entre fosse et plateau. Tout cela est très vivant, mais on peut avoir l’impression que le chef ne fait pas totalement confiance à l’écriture si fluide de Mozart et sature la partition des indices d’une relecture volontaire et même volontariste. D’où un Così nerveux et anguleux, parti pris que l’on peut d’ailleurs apprécier. Mais l’œuvre dépasse peut-être cette grille de lecture baroquisante : Joseph II, le commanditaire, meurt peu après la première et son successeur, Leopold II, commande à peine deux ans plus tard Il matrimonio segreto à Cimarosa, l’année même où naît Rossini. C’est dire si l’on est tout de même bien plus proche ici de Stendhal que de Métastase.

Crédit photographique : © Patrice Nin

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