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Le Couronnement de Poppée : Sex and the City chez Néron

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Genève. Bâtiment des Forces Motrices BFM, salle Théodore Turrettini. 8-IX-2006. Claudio Monteverdi (1567-1643) : l’Incoronazione di Poppea, drame en musique en un prologue et 3 actes sur un livret de Gian Francesco Busenello. Mise en scène et décors : Philippe Arlaud ; Lumières : Philippe Arlaud et Jacques Ayrault ; Costumes : Andrea Uhmann ; Chorégraphie : Anne-Marie Gros. Avec : Martina Jankova, Fortuna, Drusilla ; Amel Brahim-Djelloul, Amore, Valetto ; Maya Boog, Poppea ; Kobie van Rensburg, Nerone ; Christophe Dumaux, Ottone ; Carlo Lepore, Seneca ; Marie-Claude Chappuis, Virtù, Ottavia ; Sulie Girardi, Nutrice di Ottavia ; Alexandre Kravets, Famigliero I ; Jean-Paul Fouchecourt, Arnalta ; Emiliano Gonzalez-Toro, Lucano, Famiglioro II, Tribuno ; Valérie MacCarthy, Damigella ; Luidi de Donato, Mercurio, Lictore, Famigliero III, Console ; Hans-Jürg Rickenbacher, Liberto, Soldato I ; Bisser Terziyski, Soldato II. Ensemble baroque du Grand Théâtre de Genève. Direction musicale : Attilio Cremonesi.

Après sa décevante mise en scène d’Il ritorno d’Ulisse in Patria de Monteverdi clôturant la saison 2005/2006 du Grand Théâtre de Genève, signe le spectacle d’ouverture de la saison 2006/2007 avec, cette fois, l’Incoronazione di Poppea. C’est dire la circonspection légitime avec laquelle on aborde cette soirée. Les sceptiques en seront pour leurs frais. Le spectacle du metteur en scène est une réussite totale. Homme de théâtre, est manifestement plus à l’aise dans cet opéra à caractère historique que dans des œuvres impressionnistes.

Choisissant de raconter la relation entre Néron et Poppée sous l’aspect d’une aventure sexuelle dérivant vers la folie de l’empereur romain, Philippe Arlaud manie le scandale avec intelligence et à propos. Il raconte l’œuvre de Monteverdi comme une fable amorale dont aucun protagoniste ne sortira grandi. Usant à profusion de la plastique avantageuse de la soprano zurichoise (Poppée), il n’a aucune peine à porter le ténor Kobie van Rensburg (Néron) dans le jeu de la séduction. Dans un captivant jeu de couleurs, le rouge dominant des scènes s’oppose aux costumes blancs de pureté du sage Sénèque et de ses disciples et au vert de la robe d’Octavie, couleur de son espoir de sauver son mariage.

Dans une chambre découpée dans un mur laqué de rouge, Néron et Poppée se livrent aux jeux de l’amour et du sexe. Prélude à la lente marche de la courtisane Poppée vers le pouvoir et de l’inexorable descente d’Octavie vers la répudiation. Les colonnes carrées crénelées bordant un large espace sans meubles et s’ouvrant sur une monumentale baie vitrée laissant apparaître un paysage de gratte-ciels semble être l’incongruité du décor. On comprendra que le décalage entre les costumes romains et la contemporanéité du décor veut plonger le spectateur dans un univers de travestissements propre à la folie naissante de ce Néron moderne vivant dans une société déliquescente. Sex and the City !

Dans cette approche de la société actuelle et de ses excès, les personnages gravitant autour des deux principaux protagonistes sont admirablement dépeints. À commencer par les gardiens de la foi, Sénèque et ses disciples, tous de blanc vêtus et charriant les innombrables livres de ses enseignements à la suite de leur Maître. La basse (Sénèque) est impressionnante de verticalité. Le chant admirablement timbré, la diction parfaite, il domine le plateau vocal avec un talent insolent. À ses côtés, la soprano (Poppée) se coule admirablement dans le rôle de l’intrigante, jouant de ses charmes pour gagner sa place dans la société. Admirablement provocante, jamais pourtant elle ne tombe dans la caricature, restant dans la beauté d’un timbre vocal bien conduit. Parfaitement noyé dans le style monteverdien, le ténor Kobie van Rensburg (Néron) vocalise avec une aisance déconcertante. La voix puissante, il peut alors se fondre sans peine apparente dans un jeu théâtral qu’il varie avec sensibilité. De son côté, la mezzo suisse (Octavie) semble plus à l’aise que dans sa précédente prestation (Il Ritorno d’Ulisse in Patria) même si elle ne convainc pas totalement. Encore empruntée dans son chant, elle joue plus qu’elle ne chante. Exagérant sa vocalité, elle tend vers une interprétation presque vériste d’un rôle qu’elle durcit inutilement. Si le manque de puissance et le voile couvrant la voix du contre-ténor (Othon) tranche avec la brillance des autres protagonistes, il semble se confiner à l’intérieur d’un personnage étranger à l’intrigue telle qu’imaginée par le metteur en scène. À l’opposé, formidable actrice, doublée d’une aisance vocale étonnante, la soprano (Valet) inonde le plateau d’une fraîcheur irradiante. L’éblouissante distribution réunie sur le plateau genevois s’offre même le luxe de la soprano Martina Jankova (Drusilla), l’impeccable Renarde dans la Petite Renarde Rusée. Laissant exprimer la beauté d’une voix qu’elle pare de velours, la soprano tchèque est ravissante de lyrisme dans un personnage qu’elle habite de beauté diaphane. L’inoubliable interprète de Platée, le ténor Jean-Paul Fouchecourt (Arnalta) campe le difficile personnage de la nourrice de Poppée. Empoignant son personnage avec humour, le ténor ne tombe pourtant pas dans le grotesque facile qu’on peut donner à un rôle de travesti.

Dans la fosse, le chef couronne le succès de cette production en dirigeant avec finesse et attention un très bon Ensemble baroque du Grand Théâtre de Genève.

Prochaines représentations : Les 15, 17, 19, 21, 23, 25 et 28 septembre 2006.

Crédits photographiques : © GTG/Magali Dougados

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Genève. Bâtiment des Forces Motrices BFM, salle Théodore Turrettini. 8-IX-2006. Claudio Monteverdi (1567-1643) : l’Incoronazione di Poppea, drame en musique en un prologue et 3 actes sur un livret de Gian Francesco Busenello. Mise en scène et décors : Philippe Arlaud ; Lumières : Philippe Arlaud et Jacques Ayrault ; Costumes : Andrea Uhmann ; Chorégraphie : Anne-Marie Gros. Avec : Martina Jankova, Fortuna, Drusilla ; Amel Brahim-Djelloul, Amore, Valetto ; Maya Boog, Poppea ; Kobie van Rensburg, Nerone ; Christophe Dumaux, Ottone ; Carlo Lepore, Seneca ; Marie-Claude Chappuis, Virtù, Ottavia ; Sulie Girardi, Nutrice di Ottavia ; Alexandre Kravets, Famigliero I ; Jean-Paul Fouchecourt, Arnalta ; Emiliano Gonzalez-Toro, Lucano, Famiglioro II, Tribuno ; Valérie MacCarthy, Damigella ; Luidi de Donato, Mercurio, Lictore, Famigliero III, Console ; Hans-Jürg Rickenbacher, Liberto, Soldato I ; Bisser Terziyski, Soldato II. Ensemble baroque du Grand Théâtre de Genève. Direction musicale : Attilio Cremonesi.

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