Les Troyens à Genève, la grandeur des petits, des obscurs, des sans grades

La Scène, Opéra, Opéras

Genève. Grand-Théâtre. 13-IX-2007. Hector Berlioz (1803-1869). Les Troyens, opéra en cinq actes sur un livret du compositeur d’après L’Enéide de Virgile. Mise en scène, décors et costumes : Yannis Kokkos. Collaboration artistique : Anne Blancard. Chorégraphie : Richild Springer. Création d’images vidéo : Eric Duranteau. Lumières : Patrice Trottier. Avec : Kurt Streit, Enée ; Anna Caterina Antonacci, Cassandre ; Anne Sofie von Otter, Didon ; Jean-François Lapointe, Chorèbe ; René Schirrer, Priam / Mercure ; Nicolas Testé, Panthée ; Ralf Lukas, Narbal ; John Osborn, Iopas ; Isabelle Cals, Ascagne ; Marie-Claude Chappuis, Anna ; Marcel Reijans, Hylas / Hélénus ; Marc-Olivier Œtterli, Première sentinelle ; Frédéric Catton, Un chef grec / Deuxième sentinelle ; Danielle Bouthillon, Hécube ; Latou Chardonnens, Andromaque ; Sonya Yoncheva, Polyxène ; Aleksandar Chaveev, Un soldat. Chœurs du Grand Théâtre (chef de chœur : Ching-Lien Wu), Orchestre de la Suisse Romande, direction : John Nelson.

À l’opéra pendant que l’orchestre s’épanche dans l’ouverture, l’exercice fréquent qui consiste à se caler tranquillement dans son fauteuil, à jeter un coup d’œil au voisinage immédiat de sa place est une manœuvre impossible avec Les Troyens. Trois mesures de violons et déjà le canon tonne. Zzim, boum, boum, en dix secondes tout l’orchestre et le chœur sont lâchés.

Dans sa musique, frôle sinon la folie du moins l’excès. Et son opéra Les Troyens en est l’apothéose. Les caricaturistes de l’époque montrant Berlioz dirigeant une batterie de canons n’étaient pas loin de la vérité. Mais aujourd’hui, sa musique est entrée dans nos mœurs. Elle ne choque plus. Pourtant, quels déversements musicaux, quelles rafales de sons. Si Virgile et la légende de Troie, les amours de Didon et d’Enée ont alimenté le monde du théâtre lyrique depuis longtemps, rarement sa transcription musicale n’aura été aussi dense que dans cet opéra. Passant par les climats les plus divers, Berlioz écrit une musique totalement en phase avec le livret qu’il compose. La reprise genevoise du spectacle que le Théâtre du Châtelet avait créé en octobre 2003 semble avoir gagné en émotion. Travaillée pendant six longues semaines, la mise au point des mouvements de scène et de la direction d’orchestre en fait un spectacle totalement accompli.

Si la distribution genevoise s’avère excellente et très équilibrée, la palme de l’émotion scénique revient incontestablement aux Chœurs du Grand Théâtre de Genève qui signent ici leur probable meilleure prestation. Grâce à sa chef , sa préparation est si parfaite que le metteur en scène utilise cette masse chorale comme une foule disparate. Comme s’il s’agissait de simples figurants, il les déplace d’un bout à l’autre de la scène, les disperse dans la profondeur du décor, mélangeant les femmes aux hommes, les ténors aux basses ou aux sopranos dans un mouvement constant. Alors, comme un kaléidoscope musical, les sonorités changent dans une palette infinie de couleurs vocales. Toujours en phase avec la dramatisation du texte et la mélodie de l’orchestre, le chœur laisse l’extraordinaire impression que l’on n’a jamais affaire à une foule compacte mais à des individus clamant leurs envies et leurs tourments. Images diffuses de groupes sans cesse différents. Avec ce travail d’horlogerie, la réussite de ce spectacle s’appuie sans aucun doute sur l’émulation engendrée par la prestation formidable de cette phalange chorale. La grandeur des petits, des obscurs, des sans grade !

Genève a bénéficié d’un plateau certainement plus prestigieux que celui de Paris. Si la scène s’enflamme, elle le doit, comme au Théâtre du Châtelet, à la mezzo italienne (Cassandre) qui confirme son incontestable place dans ce rôle. Quelle fougue, quel engagement vocal autant que théâtral ! Elle envahit la scène avec la présence des plus grandes tragédiennes du théâtre italien. C’est la Magnani qui chante. Les yeux exorbités, les bras déployés, le corps plié, c’est en suant eau et sang qu’elle tente de convaincre les Troyens d’écouter ses angoisses. La voix pleine, la parfaite diction, elle met sa générosité vocale au service de ses convictions en s’offrant jusqu’au luxe de chanter dos au public sans pour autant que la voix ne s’efface ni que l’action dramatique n’en souffre. Autre figure marquante de cette distribution, le ténor (Enée) s’engage profondément dans son rôle. Tour à tour vaillant guerrier ou amoureux épris, il dose son instrument au gré du texte avec une grande beauté de timbre. Le baryton canadien (Chorèbe) confirme ici son chemin de carrière en brossant d’une pâte belle harmonique son personnage, auquel il confère une magistrale autorité. La surprise vient de la jeune mezzo-soprano fribourgeoise (Anna) qui donne une rare étoffe dramatique de premier ordre au personnage de la sœur de Didon. Remarquablement préparée, elle s’empare de l’espace scénique avec une étonnante autorité pour une aussi jeune interprète. La voix admirablement conduite, la prononciation sans faille, le sérieux infaillible, de productions en production, la jeune femme s’affirme comme l’un des plus sûrs espoirs de l’art lyrique. À suivre ! À noter aussi, la très belle voix de (Iopas) dont la mélopée O Blonde Cérès est chantée avec une grâce peu commune.

La présence d’ (Didon) ajoute au luxe de l’exceptionnel plateau vocal genevois. Si la mezzo suédoise n’était plus apparue dans un opéra sur la scène genevoise depuis son Orfeo e Euridice de Gluck en 1995, sa prise de rôle retenait toutes les espérances du public. ! D’emblée si le métier lui permet d’être à la hauteur de l’emploi qui lui est assigné ici, elle n’est certainement plus l’enthousiasmante artiste qui s’était révélée aux Genevois par le passé. Non pas que sa prestation soit critiquable d’un point de vue vocal. Bien au contraire. Elle sait phraser admirablement pour donner à son personnage la dignité et la noblesse du rang. Si le duo Nuit d’ivresse et d’extase infinie avec Enée s’avère l’un des plus émouvants moment de la soirée, on aurait aimé qu’ s’engage plus dans les scènes qui précèdent laissant l’auditeur un peu sur sa faim lorsqu’il surprend la mezzo à s’économiser au lieu d’affirmer sa royauté au peuple de Carthage. Le rôle est pesant, long, certes mais il faut attendre les ultimes moments de l’opéra pour que la mezzo suédoise se laisse aller à sa totale expression artistique. Reste que malgré tout, la jeunesse de la voix et avec elle sa puissance ne sont plus au rendez-vous. Déception ? Non, parce que l’art du chant est encore divinement exprimé, mais le manque de fougue, d’engagement, de folie même aurait apporté l’enthousiasme qu’on peut attendre d’une artiste de cette renommée.

Dans l’ombre des feux de la scène, ce serait manquer à tous les devoirs de ne pas signaler la très belle direction d’orchestre de , chef ès-Berlioz par excellence. En 1974 déjà, il dirigeait cet opéra sur notre scène genevoise. C’est dire s’il a su s’imprégner de cette partition pour en insuffler l’esprit de folie débordante à un en pleine forme et sans doute bien meilleur qu’alors.

Autre artisan du succès triomphal de cette production, le metteur en scène dirige parfaitement ses acteurs. Que ce soient dans les lenteurs royales de la cour de Didon ou dans les précipitations populaires des soldats d’Enée, jamais son action ne s’éternise. L’économie et la précision du geste font merveille sous sa direction. Toujours sensible à la beauté plastique de ses décors, offre un plateau nu rehaussé d’un miroir en biseau sur le fond de scène qui ajoute intelligemment grandeur et espace aux scènes de foules. Usant d’éclairages et de projection vidéos ors et rouges, la prise et l’incendie de Troie revêtent une intensité dramatique bouleversante contrastant avec la froideur blanche et bleue du palais de Didon.

Avec cette production, le Grand-Théâtre de Genève ouvre brillamment sa nouvelle saison et signe en même temps, l’un des spectacles qui fera date dans son histoire.

Crédits photographiques : GTG/Magali Dougados

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