La Scène, Opéra, Opéras

Gardiner, Berlioz et Le Freischütz

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Paris, Opéra comique. 07-IV-2011. Carl Maria von Weber (1786-1826) : Le Freischütz, opéra romantique en trois actes sur un livret de Friedrich Kind, dans une traduction en français d’Emilien Pacini et Hector Berlioz et les récitatifs d’Hector Berlioz. Mise en scène : Dan Jemmett. ; décors : Dick Bird ; costumes : Sylvie Martin-Hyszka ; lumière : Arnaud Jung. Avec : Sophie Karthhäuser, Agathe ; Andrew Kennedy, Max ; Virginie Pochon, Annette ; Gidon Saks, Gaspard ; Matthew Brook, Kouno ; Samuel Evans, Kilian ; Robert Davies, Ottokar ; Luc Berthin-Hugault, L’Ermite ; Christian Pélissier, Samiel ; Charmian Bedford, Katy Hill, Lucy Roberts, Louise Le Boutillier, Kate Sysmonds Joy, Vanessa Heine, Les Demoiselles d’honneur. The Monteverdi Choir, Orchestre Révolutionnaire et Romantique, direction : John Eliot Gardiner

A Pillet, directeur de l’Opéra, qui lui avait demandé d’adapter Der Freichütz à la langue française en mettant le texte parlé en récitatifs, puisqu’il fallait qu’à l’Opéra de Paris tout fût chanté, Berlioz répondit en ces termes : «J’accepte votre offre à une condition : Le Freichütz sera joué absolument tel qu’il est sans rien changer dans le livret ni dans la musique». Tenu cependant d’ajouter le divertissement dansé de rigueur («tous mes efforts pour l’empêcher étant inutiles», ajoute-t-il bien à propos), il choisit d’orchestrer l‘Invitation à la Valse du même Weber, que l’on entend dans l’»Entr’acte», au début du troisième acte.

C’est cette version crée à Paris en 1841 – qui transforme le Singspiel originel (1821) en opéra continu – que choisit de diriger dans la fosse de l’Opéra Comique à la tête de son  ; pointant à cet effet l’influence de l’esprit français sur Weber qui puisait lui-même au modèle de l’opéra-comique et le dirigera souvent à Dresde où il était en fonction… dans une version allemande, bien évidemment.

Puisant aux ressorts du fantastique, à la nature et à ses forces obscures qui génèrent tout le Romantisme germanique, l’action du Freischütz – littéralement «franc-chasseur» – s’installe en forêt de Bohème vers 1650 ; le garde-forestier Kouno souhaite que Max, qui est amoureux de sa fille Agathe, lui succède et devienne son gendre. Max doit pour cela gagner le concours de tir organisé à cet effet le lendemain par le Prince ; doutant de ses capacités, il se laisse tenter par la proposition du Veneur noir Gaspard, suppôt du diable Samiel ; sept balles magiques seront fondues dans la Gorge aux Loups mais Max ignore que Samiel reste maître de la septième et que la victime désignée est … Agathe. Au septième coup, elle s’effondre. Mais elle est sauvée par l’Ermite, sorte de Deus ex machina qui a dévié la balle sur Gaspard mourant sous nos yeux. Max avoue sa faute et, grâce à l’intervention de l’Ermite, bénéficie de la clémence du Prince.

Dans la mise en scène de Dan Jemmet, l’univers résolument forestier du Freichütz se déplace vers le monde des forains et celui des gitans «avec leurs codes très forts et leurs superstitions» ; si le stand de tir de l’acte I est un parti pris qui fonctionne – avec la rose comme fil rouge de la dramaturgie -, la roulotte devant (ou dans) laquelle évoluent Agathe et Annette offre un cadre aseptisé et peu suggestif comme cette forêt stylisée de l’Acte II avec, en toile de fond, un paysage à la Kaspar Friedrich censé nous faire imaginer les perspectives de la Gorge aux Loups. Dan Jemmet manque carrément d’inspiration pour palier le handicap de la première scène de l’Acte III négligée (oubliée?) par Berlioz et dont la pantomime un peu ridicule tombe complètement à plat.

Quant au casting des voix, il sert admirablement le texte français ; et chose bien rare de nos jours, tout y est clairement articulé, compréhensible et bien conduit. (Max) est un ténor di grazia, élégant et flexible, évoquant bien souvent les accents touchants d’un Tamino. et (Agathe et Annette) ont elles aussi la sensualité et les couleurs d’héroïnes mozartiennes, surtout dans les merveilleux duos que leur écrit Weber ; le grand air d’Agathe du deuxième acte -»La lune au front mystérieux/Rayonne aux cieux» – tout comme sa Cavatine de l’acte III sont gorgés d’une expression très vibrante tandis qu’on admire la verve ingénue d’une Annette fort bien campée vocalement et scéniquement. Si le rôle parlé de Samiel – effrayant Christian Pélissier – se limite à quelques mots, assume avec vaillance sa part maléfique avec du mordant et une bonne dose de cynisme dans la voix. et Samuel Evans (Kilian et Kouno) s’imposent d’emblée par la qualité de leur voix et l’élan qu’ils confèrent aux premières scènes de l’opéra galvanisées, il est vrai, par l’excellent et irréprochable . Moins sollicités mais tout aussi méritants, Robert Davies (Ottokar) et (l’Ermite) complètent cette magnifique distribution.

Mais le rythme et les couleurs, l’énergie et le relief émanent d’abord de la fosse, des timbres instrumentaux mis en valeur par l’écriture weberienne à laquelle donne toue sa dimension dramatique : la verdeur du basson, le boisé de la clarinette, la virtuosité – qu’on aurait aimé plus assurée – du violoncelle et la fraicheur des cors naturels captivent l’écoute dès l’ouverture. Si les résonances manquent un peu de profondeur, les sonorités gagnent en intensité et maintiennent toujours un parfait équilibre avec le plateau.

On comprend aisément l’investissement, respectueux autant que minutieux, de Berlioz mettant à l’œuvre son art de la prosodie pour rendre justice à un ouvrage dont il connaissait les vertus premières.

Crédit photographique : (Annette) & (Agathe) ; (Max) © Elisabeth Carrecchio

 

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Paris, Opéra comique. 07-IV-2011. Carl Maria von Weber (1786-1826) : Le Freischütz, opéra romantique en trois actes sur un livret de Friedrich Kind, dans une traduction en français d’Emilien Pacini et Hector Berlioz et les récitatifs d’Hector Berlioz. Mise en scène : Dan Jemmett. ; décors : Dick Bird ; costumes : Sylvie Martin-Hyszka ; lumière : Arnaud Jung. Avec : Sophie Karthhäuser, Agathe ; Andrew Kennedy, Max ; Virginie Pochon, Annette ; Gidon Saks, Gaspard ; Matthew Brook, Kouno ; Samuel Evans, Kilian ; Robert Davies, Ottokar ; Luc Berthin-Hugault, L’Ermite ; Christian Pélissier, Samiel ; Charmian Bedford, Katy Hill, Lucy Roberts, Louise Le Boutillier, Kate Sysmonds Joy, Vanessa Heine, Les Demoiselles d’honneur. The Monteverdi Choir, Orchestre Révolutionnaire et Romantique, direction : John Eliot Gardiner

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