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Farnace enfin en version scénique à Strasbourg

La Scène, Opéra, Opéras

Strasbourg. Opéra national du Rhin. 18-V-2012. Antonio Vivaldi (1678-1741) : Farnace, dramma per musica en trois actes sur un livret d’Antonio Maria Lucchini. Mise en scène et chorégraphie : Lucinda Childs. Décors et costumes : Bruno de Lavenère. Lumières : David Debrinay. Avec : Max Emanuel Cenčić, Farnace ; Mary-Ellen Nesi, Berenice ; Ruxandra Donose, Tamiri ; Carol Garcia, Selinda ; Vivica Genaux, Gilade ; Emiliano Gonzalez Toro, Aquilio ; Juan Sancho, Pompeo. Chœurs de l’Opéra national du Rhin (chef de chœur : Michel Capperon) ; Ballet de l’Opéra national du Rhin ; Concerto Köln ; direction musicale : George Petrou

Ouvrage de la gloire d’, crée avec grand succès à Venise en 1727 puis donné successivement à Prague (1730), Pavie (1731), Mantoue (1732), Trévise (1737), Farnace fut aussi l’opéra emblématique de la désaffection d’un public toujours plus avide des nouveautés venues de Naples, culminant avec l’annulation de l’ultime reprise prévue à Ferrare en 1738. Pourtant, conscient de l’enjeu de ces représentations ferraraises, Vivaldi avait déjà abondamment révisé la partition des deux premiers actes, réécrivant même la moitié des seize airs et faisant de notables concessions au style napolitain désormais à la mode. A partir de ce manuscrit autographe de Ferrare, que Vivaldi conserva amoureusement jusqu’à sa mort, et de la partition intégrale de la version de Pavie parvenue jusqu’à nous, le musicologue Frédéric Delaméa et le chef baroque ont réécrit le troisième acte pour proposer une version de Ferrare complète et autant que possible conforme aux intentions de Vivaldi. En sont issus un enregistrement discographique chez Virgin Classics, qui fit grand bruit, et de nombreuses versions de concert mais, jusqu’à ce jour, aucune présentation scénique n’en avait été tentée.

Pour ce faire, l’Opéra national du Rhin a fait appel à la chorégraphe américaine , conceptrice déjà de nombreuses mises en scène lyriques. Dans les décors très esthétisants de Bruno de Lavenère, où alternent, sur fond de ciels nuageux somptueusement éclairés par David Debrinay, forêt stylisée en ombres chinoises, passerelle suspendue où s’affrontent les puissants et intérieurs de parois vieil or, a pris le parti de doubler chaque chanteur par un danseur. Ce concept déjà éprouvé, parfaitement réalisé par les solistes du Ballet de l’Opéra national du Rhin tous techniquement aguerris et justes, trouve cependant ses limites dans son systématisme. A chaque introduction ou péroraison orchestrale d’une aria, à chaque ritournelle en séparant les trois parties constitutives, surgissent donc un ou plusieurs danseurs dont la chorégraphie ne fait souvent que redire de manière pléonastique ce qui vient d’être chanté. Mais l’intensité dramatique, le passionnel des situations ne se feraient que parcimonieusement un chemin dans ce travail très léché. Cependant la direction d’acteurs est suffisamment variée pour qu’on ne s’ennuie pas.

La distribution est en grande partie celle de l’enregistrement discographique et de la tournée de concerts. reprend donc avec le rôle titre de Farnace une de ses plus mémorables incarnations et s’y confirme de bout en bout impérial, investissant avec une totale énergie son interprétation scénique et son chant. Homogénéité des registres, précision et vigueur des vocalises, longueur notable du souffle, imagination dans les variations des da capo font merveille, même si quelques graves de la tessiture lui échappent encore. Il culmine à l’acte II dans un déchirant « Gelido in ogni vena », sublime déploration sur son fils qu’il croit mort. Son épouse Tamiri trouve en une interprète au timbre envoûtant et mordoré, pas très puissante mais incarnée, trouvant sa pleine expression dans les longs et nombreux récitatifs qui émaillent son rôle et qu’elle habite avec une intensité sans pareille. Pour leur ennemie commune, la reine de Cappadoce Berenice, Mary Ellen Nesi se révèle parfaite de fureur et de véhémence dans la vocalise et d’impériosité dans l’accent.

La Selinda de captive moins au début du fait de sauts de registres marqués et d’une tessiture du rôle un peu grave pour elle. Mais elle termine avec un électrisant « Ti vantasti mio guerriero » aux coloratures d’une vélocité à la Bartoli et d’une perfection perlée qui emportent l’adhésion. En dépit d’un procédé de vocalisation visuellement peu orthodoxe, campe une Gilade de grand relief et y montre toutes ses qualités de technicienne comme au second acte, où son air « Quell’usignolo » est prétexte à toutes sortes de roulades, trilles et vocalises. Après sa mémorable Platée dans ces mêmes lieux, offre un Aquilio viril, intense et pleinement ténor tandis que , plus ingrat et plus nasal de timbre, assure avec vaillance et grande autorité le rôle de Pompeo.

Initialement prévu dans la fosse, l’ensemble I Barocchisti mené par a cédé la place au dirigé par , qui a participé lui aussi à la révision de cette version de Ferrare. On peut le regretter. Car si trouve les justes pulsations et soigne le jeu des contrastes de tempo ou de dynamique – ces derniers tout de même édulcorés par les limites de puissance de l’orchestre –, le se laisse piéger par l’acoustique difficile de l’Opéra de Strasbourg. Trop souvent, ces cordes aigrelettes, ce son étique et ces cors en difficulté nous rappellent les pionniers de l’interprétation sur instruments anciens et leurs imperfections.

Néanmoins, Farnace version de Ferrare, qu’on peut légitimement considérer comme le testament lyrique de Vivaldi, vient d’être remonté et dans d’excellentes conditions par l’Opéra national du Rhin. C’est un événement, c’est une réussite et c’est bien là l’essentiel.

Crédits photographiques : © Alain Kaiser

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