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Agrippina, la confrontation !

Concerts, La Scène, Opéra

Paris. Salle Pleyel. 14-V-2013. Georg Friedrich Haendel (1685-1759) : Agrippina, drama per musica en trois actes sur un livret attribué à Vincenzo Grimani. Version concertante. Avec : Alex Penda , Agrippina ; Marcos Fink, Claudio ; Sunhae Im, Poppea ; Jennifer Rivera, Nerone ; Bejun Mehta, Ottone ; Christian Senn, Pallante ; Dominique Visse, Narciso ; Gyula Orendt, Lesbo. Orchestre Akademie für Alte Musik Berlin, direction: René Jacobs.

Paris. Salle Pleyel. 15-V-2013. Georg Friedrich Haendel (1685-1759) : Agrippina, drama per musica en trois actes sur un livret attribué à Vincenzo Grimani. Version concertante. Avec : Ann Hallenberg, Agrippina ; Luigi De Donato, Claudio ; María Espada, Poppea ; Vivica Genaux, Nerone ; Carlos Mena, Ottone ; Enrique Sánchez Ramos, Pallante ; José Hernández Pastor, Narciso ; Elías Benito, Lesbo. Orchestre Al Ayre Español, direction: Eduardo López Banzo.

Hasard du calendrier, le public parisien a pu assister à l’opéra Agrippina de Haendel lors de deux soirées consécutives, l’occasion d’une belle confrontation. En passant de la salle Pleyel au Théâtre des Champs-Élysées il était possible d’entendre l’interprétation du chef belge Jacobs puis celle du chef espagnol Banzo. Le « match » s’annonçait serré et disons le d’emblée aucune des deux interprétations ne semble être sortie largement victorieuse de ce duel, toutes deux possédant leurs atouts mais aussi leurs points faibles !

Jacobs a su tirer partie de sa récente expérience scénique berlinoise en offrant au public plus qu’une version concertante : une mise en espace fort bien imaginée, dont certaines scènes provenaient directement de la production de Berlin (scène de la pomme…). La version de Banzo était certes moins théâtrale et un peu plus statique mais les solistes ont tout de même joué leur personnage avec force conviction. L’orchestre baroque berlinois s’est montré plus incisif et audacieux, Jacobs se permettant nombre de digressions (notamment certaines modifications de l’instrumentation discutables…) tandis que l’orchestre Al Ayre Espanol possédait un jeu plus académique et un peu moins théâtral mais moins intellectualisé, la partition gagnait paradoxalement en émotion. Enfin, signalons que la partition de Banzo semblait plus décousue car largement coupée (environ quarante minutes de musique manquaient à l’appel).

Côté solistes, difficile de choisir entre les deux rôles d’Agrippina, les deux chanteuses possédant cette personnalité hors du commun tellement nécessaire à ce rôle de machiavélique manipulatrice. Celle d’ (anciennement ) n’avait certes rien à envier à celle d’, mais sa voix si particulière pouvait à certains égards déplaire: voix ambiguë de soprano aux couleurs de contralto, à la fois lourde et incroyablement agile, à l’émission légèrement scandée ; son tempérament vocal a fait pourtant des merveilles dans le rôle. Celle d’ est plus subtile encore ; souveraine, elle mène perfidement son monde en mesurant la portée de chaque mot, chaque syllabe ou chaque inflexion, faisant vivre le texte avec une force dramatique et un naturel déconcertants, le tout avec une voix éclatante de couleurs. C’est là peut-être pour elle, le rôle de toute une carrière. Après l’avoir chanté maintes fois en version de concert (notamment à Beaune) et sur scène (miraculeuse dans la prodigieuse mise en scène de à Gand), elle prolonge sa passion pour cette héroïne en lui consacrant un enregistrement à paraître, contenant des airs tirés de partitions de Perti, Orlandini, Sammartini… et Haendel bien sûr.

Toutes les machinations d’Agrippina, n’ont d’autre dessein que d’asseoir son fils Nerone sur le trône (et ainsi favoriser ses propres intérêts bien entendu). Juvénile et fougueux mais à la riche consistance vocale, le Néron de Vivaca Genaux éclipse sans peine celui si fade de Jennifer Rivera chez Jacobs notamment dans un décoiffant et virtuosissime « Come nube ».

C’est le personnage de Poppea qui va tenter de contrecarrer les plans de la mère et de son fils surtout quand il est interprété par la sémillante et impertinente chez Jacobs. Maria Espada, plus en retrait chez Banzo, affiche un caractère plus noble et plus mature mais évite toute prise de risque. D’ailleurs l’air virtuose « Se giunge un dispetto » a perdu toutes ses vocalises et ses virtuoses difficultés (il existe deux versions de cet air). Avec des moyens vocaux un peu moins importants, fait des étincelles !

Ottone aura certainement été le personnage le plus contrasté : celui de était diamétralement différent de celui de . Le premier, impeccable, viril et impérial, le tout couplé à une stupéfiante technique, a fait forte impression. Quand à celui de , qu’on pensait peu capable de soutenir la comparaison, il a créé la surprise, en jouant habilement sur l’aspect tendre et sensible du personnage. Avec un timbre certes moins séduisant, il a su insuffler à son personnage une émotion toute particulière.

L’empereur Claudio est abordé lui aussi de deux manières très différentes. Celui de , délicieusement ringard, jouant les « vieux beaux » avec sa grossière chaîne en or autour du cou, sa pochette et sa chemise rouge à froufrou. Même dépourvu de graves, il convint aisément. Celui de est un magistral séducteur amoureux d’une grande classe. Mieux encore qu’à Beaune, il maîtrise toute la tessiture du rôle avec une voix de velours noir ébène.

Enfin, les trois petits rôles sont très insuffisants chez Banzo, tandis que chez Jacobs ils excellent, notamment , absolument truculent et piquant même avec ce timbre tellement improbable ! Notons aussi l’excellent Lesbo de qui en quelques récitatifs a marqué les esprits.

Bilan des courses : avec une version plus longue, un jeu de scène fort bien pensé, et une distribution plus homogène (à l’exception du rôle de Nerone), Jacobs fait de son Agrippina un spectacle. Banzo quant à lui, bénéficie d’une interprète d’exception dans le rôle titre : , certainement la meilleure interprète baroque du moment, sans oublier le Nerone de luxe de ! Mais plutôt que de parler de rivalité et d’opposition, le public a eu la chance d’assister à deux éclairages différents et complémentaires, riches d’enseignements sur l’un des chefs-d’œuvre du caro sassone qui est loin d’avoir livré tous ses secrets.

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