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Le nouveau Ring de Genève : le suspense reste entier

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Genève. Grand Théâtre. 15-III-2013. Richard Wagner (1913-1886) : Die Walküre, première journée du Festival scénique sacré Der Ring des Nibelungen en 3 actes sur un livret du compositeur. Mise en scène : Dieter Dorn. Décors et costumes : Jürgen Rose. Lumières : Tobias Löffler. Expression corporelle : Heinz Wanitschek. Dramaturgie : Hans-Joachim Ruckhäberle. Avec : Will Hartmann, Siegmund ; Tom Fox, Wotan ; Günther Groissböck, Hunding ; Michaela Kaune, Sieglinde; Petra Lang, Brünnhilde ; Elena Zhidkova, Fricka ; Katja Levin, Gerhilde ; Marion Ammann, Ortlinde ; Lucie Roche, Waltraute ; Ahlima Mhamdi, Schwertleite ; Rena Harms, Helmwige ; Stephanie Lauricella, Sigrune ; Suzanne Hendrix, Grimgerde ; Laura Nykänen, Rossweisse. Orchestre de la Suisse Romande, direction : Ingo Metzmacher

DieWalkure_Credit_CaroleParodiMars 2013 : Le Grand Théâtre de Genève initie une nouvelle production de la Tétralogie de Wagner confiée à l’Allemand . Jacques Schmitt a déjà loué dans nos pages un Prologue passionnant mais inégal. Mais combien d’Or du Rhin prometteurs ont été suivis de Walkyries effondrées !

Automne  2013 : Première journée décisive de la Tétralogie. Un sentiment équivalent à celui de notre confrère nous habite à l’issue d’une Walküre d’assez haut vol, néanmoins, et curieusement, aussi esthétisante que bricolée.

Esthétisme dès l’entrée dans la salle, avec, au ras du sol, un superbe liseré de néon rouge surmonté d’un arc fluorescent qui s’avérera être la lance de Wotan. Esthétisme avec l’ouverture en iris du rideau, complétant la bande de lumière initiale par trois autres. Ce procédé classieux serait-il la signature de  ? Il servait déjà fort à propos son Fliegende Holländer bayreuthien de 1990 (qui avait eu le seul tort de succéder au choc historique de celui d’Harry Kupfer  mais qui était, rappelons-le, celui, tout de même marquant, où la maison de Daland effectuait une mémorable rotation de 360°!)

Comme à Bayreuth, le superbe rectangle rouge ainsi formé sera, jusqu’à l’ultime accord, écrin pour les images proposées, et même providentiel rehausseur esthétique de moments plus prosaïques.

Cette Walküre reprend le procédé du théâtre vide initié dans Rheingold.

Dans de savants éclairages le plus souvent bleutés, la scène sera meublée, à l’acte I, de caissons manipulés à vue (clin d’œil au désormais classique Wotan tireur de ficelles chéraldien) pour évoquer l’intérieur de la maison de Hunding, lui donnant davantage des allures de chambrée que d’intérieur coquet.

Au II, un fatras de portes et de planches est jeté sur le plateau, composant un paysage de praticables dévasté, commode mais un peu bon marché avec des allures de déjà-vu. Même impression  avec un rocher des Walkyries de tréteaux, lui aussi, insuffisamment poétique dans sa manipulation à vue et dont on se surprend déjà à penser qu’il est loin de produire le choc esthétique que l’on est en droit d’attendre dans ce tableau saisissant qu’est l’Acte III de Walküre (Ah! Chéreau/Peduzzià Bayreuth mais aussi Joyeux/Caille-Perret à Dijon au début de l’automne!)

Ajoutons des éléments peu convaincants dans la belle initiative que celle de vouloir ressusciter le bestiaire wagnérien judicieusement écarté par les frères Wagner dès 1951. Au contraire d’un McVicar dont la récente chevauchée strasbourgeoise avec ses torses humains montés sur des échasses métalliques étaient porteurs d’un fort pouvoir évocateur, ici on sourit avec indulgence aux apparitions d’un Grane minuscule, activé par d’ « invisibles » marionnettistes. Même circonspection à l’apparition des deux chevaux grandeur nature du III galopant tels des Monty Python de cour de récréation. Les corbeaux de Wotan sont de retour eux aussi mais autrement moins convaincants que ceux du récent Ring dijonnais.

Même si les béliers de Fricka (eux alla McVicar) sont plus réussis, cette tentative inaboutie dans sa réalisation aux allures de bricolage fait hiatus avec une ambiance générale extrêmement esthétisante et mémorable: la pelote du destin roulée par des Nornes en folie à chaque acte, le très beau lever de lune du printemps et les brouillards subtiles du I, la première scène du II avec un Wotan tout de bleu roi vêtu arrivant du fin fond du théâtre, l’enchantement du feu qui habille enfin totalement le plateau…

Le sommet de la production est incontestablement le moment qui fut longtemps le plus redouté mais qui, pour tous les amoureux de la partition est un must : le monologue de Wotan à l’acte II. Dieter Dorn prolonge la trouvaille de Chéreau qui faisait dialoguer le dieu avec l’image que lui renvoyait son miroir : ici, dans des éclairages nocturnes de début du Monde absolument sublimes, c’est une armée de miroir sortis lentement des profondeurs du plateau qui vont faire face à un Wotan fashion-victime démultiplié qui se déshabille peu à peu… Intense poésie scénique, vrai moment de théâtre, magiquement réalisé et qui force le moindre spectateur à une écoute religieuse de cet instant wagnérien essentiel, même si, à notre gré, le metteur en scène a le tort de faire apparaître in fine les manipulateurs, ce qui n’était pas nécessaire à la réalisation de ce magistral effet spécial. Au contraire des manipulateurs de Py à la fin du II de son Tristan historique naguère sur cette même scène, cela ne fait pas sens ici, même si ce prosaïsme scénique ne fait qu’enfoncer le clou de ce théâtre de tréteaux sur lequel Dieter Dorn semble vouloir installer son Ring.

walkyrie grand theatre geneve

L’autre point fort de ce spectacle est  l’impeccable direction d’acteurs. Habillée des beaux costumes de Jurgen Rose, elle fait un sort à chaque phrase : on voit par exemple exactement à quel moment Siegmund commence à comprendre qu’il est chez son ennemi juré, et la progression de son récit est un suspense savamment dosé. Idem avec la reconnaissance des deux jumeaux, rarement aussi lisible qu’ici. Même impression avec le rôle-titre traité par Dorn autrement que tout d’un bloc. Sa Walkyrie est un personnage captivant et attachant, très à l’aise dans son corps. Son dieu perpétue la tradition bien tendance depuis Kupfer des Wotan-chefs de gang. Dieter Dorn est aidé dans son travail extrêmement précis par des chanteurs à la diction exemplaire : quand a-t’on entendu une Sieglinde aussi attentive aux consonnes que celle de  ? Ainsi sa façon de  littéralement déglutir le h aspiré du mot Hunding dit tout de la détestation de cette femme pour la brute qui est son mari. On croit vraiment tenir là une Sieglinde mémorable n’était hélas sa façon consécutive de gérer les aigus des moments paroxystiques de la fin du I.  Son II apaise nos craintes. Et bien que les envolées extatiques du III la mette à nouveau en péril, sa prestation  reste un moment fort de la soirée.

Son Siegmund est exemplaire à tous niveaux : la voix de est celle du jeune Kollo, ni plus ni moins : tout ravit de ce chant sans effort qui rayonne juste ce qu’il faut. De plus l’allure physique en fait le plus beau Wälsung depuis Hoffmann. L’art de Chéreau revit une fois encore chez Dorn qui reproduit à l’identique certaines  poses des jumeaux (dont la photo estampillée Bayreuth 77 est reproduite dans le programme.)

La Brünnhilde de est annoncée souffrante : Coquetterie ou grande exigence ? On rêve de ce que la chanteuse nous aurait offert en pleine forme !  Sa prestation physique, si engagée, pourrait servir de cache-misère : il n’en est rien. On chercherait presque en vain un aigu fatigué dans la précision de son engagement vocal!

On ne peut hélas en dire autant du Wotan de , incompréhensiblement atone dans certaines notes du médium des Adieux alors que l’aigu ne lui aura posé aucun problème avant (hormis une prise d’octave salutaire sur meine ew’ge trauer zu enden ….) L’impression que le chanteur donne alors d’être aux prises avec la gestion du souffle se répercute de façon dommageable sur un jeu un peu démissionnaire dans l’embrasement des sentiments du III où on le sent moins engagé que son insolente  partenaire.

Mentionnons bien sûr le Hunding de , aussi diseur que sa Sieglinde, avec, en sus, sa bluffante réincarnation vocale d’un Gottlob Frick. Même emballement quant au mezzo énivré en tout point exemplaire de la Fricka autoritaire d’. Il ne faudrait pas songer un instant discutailler avec une personne qui doute aussi peu.

Les huit amazones, jeunes néo-punks branchées, comme prêtes à aller ensuite « finir la soirée » en boîte, ont le privilège de la santé vocale d’une insolente jeunesse.

On aurait envie de rebaptiser « Orchestre de chambre de la Suisse Romande » ces musiciens qui, sous la baguette de , accompagnent le drame sans concours de décibels, avec discrétion même, et pas seulement au long du chambriste Acte I. On est même si surpris au surgissement de ce qui nous a semblé être la seule déferlante sonore (l’arrivée de Wotan au III) que l’on se demande si l’on n’a pas loué les services de la machine à tonnerre des studios Decca de la version Solti ! Ajoutons à cela l’option de tempi extrêmement rapides : 1H pour le I, c’est quasi-normal ; 1h25 pour le II, ça l’est déjà moins mais 1H et pas plus pour le III, c’est du jamais entendu ! Cette course vers « Das Ende », au bout du compte un pari assez captivant, est l’autre point emballant  de la soirée.

Reste donc l’avenir…Ayant encore en mémoire les superbes images et surtout le parti-pris très original du Ring le plus récent, celui de Laurent Joyeux à Dijon (l’Or était le savoir, le Walhalla une bibliothèque, les Wälsung des poètes…), la question demeure donc à l’issue de cette belle Walkyrie : quand résonnera l’ultime Rédemption par l’amour, qu’aura raconté exactement le Ring de Dieter Dorn ? Réponse avec Siegfried  en janvier et Götterdämmerung en avril. Pour l’heure : impatience. Le suspense reste entier.

Crédits photographiques : ( Sieglinde) et (Siegmund) ; (Wotan) et (Brünnhilde) © GTG/ Carole Parodi

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Genève. Grand Théâtre. 15-III-2013. Richard Wagner (1913-1886) : Die Walküre, première journée du Festival scénique sacré Der Ring des Nibelungen en 3 actes sur un livret du compositeur. Mise en scène : Dieter Dorn. Décors et costumes : Jürgen Rose. Lumières : Tobias Löffler. Expression corporelle : Heinz Wanitschek. Dramaturgie : Hans-Joachim Ruckhäberle. Avec : Will Hartmann, Siegmund ; Tom Fox, Wotan ; Günther Groissböck, Hunding ; Michaela Kaune, Sieglinde; Petra Lang, Brünnhilde ; Elena Zhidkova, Fricka ; Katja Levin, Gerhilde ; Marion Ammann, Ortlinde ; Lucie Roche, Waltraute ; Ahlima Mhamdi, Schwertleite ; Rena Harms, Helmwige ; Stephanie Lauricella, Sigrune ; Suzanne Hendrix, Grimgerde ; Laura Nykänen, Rossweisse. Orchestre de la Suisse Romande, direction : Ingo Metzmacher

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