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Parsifal à Baden-Baden : du beau son mais pas seulement

Festivals, La Scène, Opéra

Baden-Baden. Festspielhaus. 30-III-2018. Richard Wagner (1813-1883) : Parsifal, festival scénique sacré en trois actes sur un livret du compositeur. Mise en scène : Dieter Dorn. Décors : Magdalena Gut. Costumes : Monika Staykova. Lumières : Tobias Löffler. Avec : Stephen Gould, Parsifal ; Ruxandra Donose, Kundry ; Franz-Josef Selig, Gurnemanz ; Gerald Finley, Amfortas ; Evgeny Nikitin, Klingsor ; Robert Lloyd, Titurel ; Iwona Sobotka, Kiandra Howarth, Elisabeth Jansson, Mari Eriksmoen, Ingeborg Gillebo, Kismara Pessati, les Filles-Fleurs ; Neal Copper, Guido Jentjens, deux Chevaliers du Graal ; Ingeborg Gillebo, Elisabeth Jansson, Neal Copper, Iurie Ciobanu, quatre Écuyers ; Kismara Pessatti, la Voix d’en-haut. Philharmonia Chor Wien (Chef de chœur : Walter Zeh), Orchestre philharmonique de Berlin, direction : Sir Simon Rattle

Parsifal (BadenBaden18)_4bisAvec ses sonorités ensorcelantes et la direction amoureuse de , le Philharmonique de Berlin est la véritable star de Parsifal à Baden-Baden et offre un écrin de rêve à une distribution internationale presque parfaite et de très haut niveau. Seule la mise en scène de , avare d’idées et terne de scénographie, n’est pas tout à fait à la hauteur de l’événement.

Pour la cinquième année, l’ prend ses quartiers de Pâques dans la ville d’eaux de Baden-Baden pour une multitude de concerts en formation complète ou chambriste. En point d’orgue de ce Festival de Pâques 2018 et pour fêter avec éclat la dernière saison de à la tête des Berliner, c’est le monumental Parsifal de qui a été choisi, offrant une résonance bienvenue avec cette période de fin de carême.

Quand s’élève aux cordes le motif infini du prélude, venu de nulle part et, comme il se doit, sans que le chef n’ait fait une entrée remarquée ou applaudie dans la fosse, la messe est dite. Ce Parsifal sera avant tout un Parsifal d’orchestre. Dans cette partition très symphonique, qui lui permet, mieux que les Manon Lescaut ou Tosca pucciniennes données précédemment, de mettre en valeur ses exceptionnelles qualités, l’ offre tout du long un sommet enivrant de beauté sonore, de cohésion, de caractère des différents pupitres et d’éloquence des interventions solistes. Les basses grondantes du prélude de l’acte II font trembler les murs du Festspielhaus et les deux cérémonies du Graal sont bien les acmés attendues en puissance comme en plénitude. Comme dans Mefistofele, le Philharmonia Chor de Vienne s’y montre fantastique d’engagement et de somptuosité, tant dans la nuance piano (magique entrée d’une douceur surnaturelle du chœur des Chevaliers à l’acte I) que dans les tutti.

Dans des tempi plutôt rapides, Simon Rattle conduit avec amour, attention et précision cette formidable « machine à jouer ». On cherchera en vain dans cette direction le mysticisme contemplatif ou le caractère sacré que voulait peut-être y mettre Wagner et qu’a imposés longtemps la tradition de Bayreuth, mais on y trouve en revanche un regard plus moderne, moins pétri de respect et de prudence et finalement plus opératique sur l’œuvre. S’il soigne toujours un certain hédonisme sonore, Simon Rattle parvient cette fois à insuffler de l’allant à la représentation et se montre très attentif au soutien de ses chanteurs. Tout juste pourra-t-on regretter un manque de variation instantanée dans les couleurs orchestrales et de réactivité au discours de la scène, dont les longs monologues de Gurnemanz font plus particulièrement les frais.

Pourtant, y est exemplaire par sa diction, son éloquence et son chant, et incarne un Gurnemanz d’une touchante humanité, tout de bonté et presque de bonhomie. En Parsifal, impressionne par sa vaillance, son endurance et sa tenue vocale. L’aigu est incroyable de puissance et son « Amfortas ! Die Wunde ! » électrise par l’urgence de la douleur et de la compassion. Un peu encombré par son physique de géant, il sait néanmoins faire évoluer son personnage et ne pas demeurer le « reine Tor » du début. Tout aussi remarquable, est un Amfortas bouleversant dans l’incarnation de la souffrance humaine, sans la violence ou la révolte que pouvait y mettre un Thomas Hampson par exemple. apporte avec efficacité au magicien Klingsor son timbre noir et mordant et ses aigus acérés, tandis que , malgré les nasalités du timbre, allie puissance et autorité en Titurel.

La dernière fois qu’on a entendu , c’était dans Farnace de Vivaldi ! C’est dire si l’on s’interrogeait sur ses capacités à prendre le rôle de Kundry après la défection d’Evelyn Herlitzius. Même si elle demeure un élément discutable de cette distribution, la mutation est impressionnante. Après un premier acte prudent et sur la réserve, en dépit d’une puissance plus limitée que ses partenaires et un aigu moins transperçant sur le fameux « Ich lachte », elle convainc au II par son engagement vocal et dramatique et sa capacité à incarner les différentes facettes de ce personnage complexe, à la fois mère et amante, sauvageonne et séductrice, épouse et putain, tourmentée et consolatrice. Soigneusement apparié, malgré quelque aigus trop vociférés, l’ensemble des Filles-Fleurs offre une belle homogénéité mais peu de séduction. Les quatre Écuyers ou les deux Chevaliers du Graal sont, quant à eux, sans reproche.

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À 82 ans, le metteur en scène n’a malheureusement plus grand-chose à dire sur Parsifal. Il centre son travail sur le personnage de Kundry qui ouvre et clôt le spectacle et, pour le reste, se contente d’une imagerie très traditionnelle et vaguement moyenâgeuse ; l’Eucharistie y est primitive, avec miches de pain en panier d’osier et vin en brocs, le Graal un simple vase de verre qui s’allume tel une lampe de chevet et Parsifal revient à Montsalvat revêtu d’une encombrante armure très réaliste. Les Chevaliers du Graal forment une assemblée dépenaillée et clochardisée, vêtue des lambeaux de sa splendeur passée (costumes de Monica Staykova). Leur château n’est plus qu’un assemblage de panneaux de bois plus ou moins en ruine et réversibles, avec côté face des esquisses de paysage évoquant les estampes japonaises, et côté pile des estrades pour le chœur (décors de Magdalena Gut). La mobilisation constante et sans but précis de ces panneaux par les figurants finit par donner le tournis. Quant au domaine de Klingsor (une tour et un mur crénelé stylisés), il est bien peu attractif et la troupe des Filles-Fleurs, même agrémentée de fleurs en papier, bien peu érotique. Éclairée assez uniformément et sans génie par Tobias Löffler, cette scénographie plutôt à l’économie, terne et grise, ne séduit pas.

À l’actif du metteur en scène, il faut tout de même noter un grand soin dans la direction des chanteurs, même et surtout quand ils sont hors cadre, et une intéressante capacité à manier les masses chorales et à en différencier les éléments. À la fin de l’opéra, tandis que Parsifal prend place sur le trône, les chevaliers se dispersent et Gurnemanz vient s’allonger au côté de son maître défunt Titurel. Pour Dieter Dorn, le renouveau espéré de la communauté de Montsalvat n’est qu’une illusion. Kundry se retrouve seule à l’avant-scène devant le rideau, exclue, et interroge le public du regard. Serait-elle la seule survivante, le seul témoin à conserver la mémoire de ce monde définitivement disparu ?

Crédit photographique : (Parsifal), (Kundry) / (Amfortas) © Monika Rittershaus

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