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Così fan tutte à Dijon : regarde les femmes tomber

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Dijon. Auditorium. 6-II-2022. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Così fan tutte, dramma giocoso en deux actes sur un livret de Lorenzo Da Ponte. Mise en scène et scénographie: Dominique Pitoiset. Costumes : Nadia Fabrizio. Lumières : Christophe Pitoiset. Avec : Andreea Soare, soprano (Fiordiligi) ; Fiona McGown, mezzo-soprano (Dorabella); Andrea Hill, mezzo-soprano (Despina); Maciej Kwaśnikowski, ténor (Ferrando) ; Timothée Varon, baryton (Guglielmo) ; David Bizic, baryton (Don Alfonso). Choeur de l’Opéra de Dijon (chef de choeur, Anass Ismat) et Orchestre Dijon Bourgogne, direction musicale : Guillaume Tourniaire

installe l’action du célèbre opéra de Mozart au musée : alléchant mais risqué.


Le nouveau directeur de l’Opéra de Dijon connaît bien Così fan tutte qu’il avait très sobrement mis en scène en 2015 à la Maison des Arts de Créteil. Cette fois-ci il s’offre l’opportunité d’un vrai concept (les féminicides) et un vrai décor : la grande salle d’un musée. Une voix dissèque en off le tableau peint en 1653 par Nicolas Poussin : Le Christ et la femme adultère. Comme souvent avec les metteurs en scène venus du théâtre, le texte parlé précède la musique. « Que celui qui n’a jamais pêché lui jette la première pierre. » Le ton est donné d’une lecture féministe résolue à militer contre le ridicule d’un titre (Ainsi font-elles toutes) constamment démenti par une musique sublime.

Così fan tutte ou L’École des amants. Ceux de Pitoiset visitent un musée dont Don Alfonso et Despina sont respectivement guide et agent de surveillance. L’œuvre, d’une richesse inouïe, autorise cette idée des plus séduisantes : le musée en idéal rendez-vous des forces de mort et des pulsions de vie. Une idée qui ne séduit hélas pas longtemps, dès lors qu’on a compris que l’on resterait piégé trois heures durant, au mépris de toute vraisemblance dramaturgique, dans cet espace unique pourtant prolongé en arrière-plan par la perspective d’un espace secondaire où sont accrochés d’autres tableaux. Les didascalies, légèrement bousculées par les surtitres, font mention de « couloirs ». On se croit invité à une déambulation (le propre d’une visite de musée) avant de comprendre qu’on en sera privé. On songe alors au tournis immobilier que, sur cette même scène, Fabrice Murgia avait conçu pour Il Palazzo incantato et plus généralement à ce que de grands metteurs en scène d’opéra (Guth, Py, Carsen…) auraient rêvé à partir d’un lieu aussi stimulant. Le jeu d’orgues, chiche et frontal (grosso modo plein feu sur l’acte diurne, légère pénombre sur l’acte nocturne) oublie qu’il est à l’opéra. Assez avare, donc, en terme de choc esthétique, Pitoiset, efficace sur quelques moments (la trame très explicite du quatuor La mano a date, qui voit les femmes décider pleinement de qui veut aller avec qui), délègue par trop à ses chanteurs. Per pietà et Tradito, schernito sont de longs exemples du sommaire de la direction d’acteurs. Le plus frustrant est qu’à la différence de Christophe Honoré à Aix, qui avait brillamment affronté la chose, achoppe sur le défi principal de l’œuvre, le travestissement des garçons, dont il expédie la problématique en une pirouette potache, voire opportuniste, dépourvue de tout sens, en phase avec l’air (vicié) du temps : des masques chirurgicaux vite torsadés en moustaches albanaises, des pantoufles hospitalières aux pieds pour toutes chaussures ! Une démission majeure en terme de crédibilité et qui ne peut alors qu’engendrer une mise à distance de l’amoureux de l’œuvre.


Replié sur la magnifique direction musicale de à la tête d’un , on y trouve moelleux, finesse, brillant et virtuosité, une belle intelligence de la partition. On peut même parler de recueillement devant la lenteur des tempi, comme devant la récurrente attention à des silences chargés. On imputera à la fébrilité d’une matinée de première quelques micro-décalages en rien rédhibitoires. Cette belle interprétation fait hélas le choix de se ranger dans la liste de celles qui ne voient aucun problème dans le fait de supprimer d’abord le duettino des garçons à l’Acte I puis le magnifique Ah, lo veggio de Ferrando au II.

Le sextuor de chanteurs réunis par l’infernal scénario de Da Ponte se joint à cette grande satisfaction musicale. est un juvénile et séduisant tireur de ficelles à mille lieues des barbons de la tradition. Convainc également, en dépit d’une projection au volume assez variable, la Despina fûtée d’, heureusement plus Laetitia Dosch que Reri Grist. Les deux sœurs mènent avec un bel aplomb un jeu déjà beaucoup vu ailleurs qui laisse place à l’épanouissement de voix jeunes et belles : , Dorabella plus légère que de coutume, , Fiordiligi particulièrement crâne avec son Per Pietà d’une lenteur consommée. Le Guglielmo de confirme le bien que l’on pense de ce baryton issu de l’Académie de l’Opéra National de Paris. On garde pour la fin le Ferrando de , dont la beauté du timbre, évidente dès le premier trio, rayonne sur un déchirant Un’ aura amorosa.

A la fin de cette longue nuit au musée où, en contrepoint des tourments des héros, Dominique Pitoiset aura invité quelques activistes à taguer les tableaux d’injonctions en phase avec l’air (délétère) du temps (« Non, c’est non », « Silence = violence »), le concept de départ (Così fan tutte en lanceur d’alerte) ressurgit avec force : les couples ne se reforment pas, les filles repoussent de concert les garçons avant d’afficher, main dans la main, avec les anonymes surgies sur les dernières mesures, une sororité destinée à sombrer sous les coups des hommes. Les femmes tombent. Le feu dévore le tableau de Poussin. Ceux qui, comme Wagner, voyaient encore, en l’antépénultième opéra de Mozart, une pantalonnade, en auront été pour leurs frais : la comédie de 1789 est un drame de 2022.

Crédits photographiques: © Mirco Magliocca

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Dijon. Auditorium. 6-II-2022. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Così fan tutte, dramma giocoso en deux actes sur un livret de Lorenzo Da Ponte. Mise en scène et scénographie: Dominique Pitoiset. Costumes : Nadia Fabrizio. Lumières : Christophe Pitoiset. Avec : Andreea Soare, soprano (Fiordiligi) ; Fiona McGown, mezzo-soprano (Dorabella); Andrea Hill, mezzo-soprano (Despina); Maciej Kwaśnikowski, ténor (Ferrando) ; Timothée Varon, baryton (Guglielmo) ; David Bizic, baryton (Don Alfonso). Choeur de l’Opéra de Dijon (chef de choeur, Anass Ismat) et Orchestre Dijon Bourgogne, direction musicale : Guillaume Tourniaire

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