Emilie Herzog ou la fabrique de l’oubli
Dans le fonds retrouvé en 2023, se trouve une carte d’Europe. Quelqu’un y a souligné en rouge les villes où Emilie Herzog a chanté. On n’a pas besoin de la lire : il suffit de la regarder pour comprendre. Paris, Vienne, Londres, Bruxelles, Dresde, Moscou, Saint-Pétersbourg, et au centre Berlin, où elle est restée vingt et un ans. De la modiste thurgovienne à la Kammersängerin royale de Prusse, le parcours d’une cantatrice que plus personne, un siècle après sa mort, ne savait nommer.
Cette carte pose la seule question qui vaille à son sujet. Comment une chanteuse dont la carrière tenait sur une carte d’Europe a-t-elle pu disparaître au point que, un siècle après sa mort, personne dans son village natal ne connaissait plus son nom ?
Une fille d’instituteur qui apprend le métier de modiste
Elle naît le 17 décembre 1859 dans la maison d’école d’Ermatingen, au bord du lac de Constance. Son père y enseigne et dirige le chœur d’hommes. La famille gagne Diessenhofen deux ans plus tard, petite ville murée au bord du Rhin. À quatorze ans, elle tient l’orgue à l’office ; elle a l’oreille absolue.
Ce qui suit est la partie improbable. Elle apprend le métier de modiste : profession honorable pour une fille d’instituteur, et qui aurait pu être toute son histoire. À dix-sept ans seulement, elle obtient de ses parents une formation de chant. Au Conservatoire de Zurich, l’examinateur conclut : jolie voix aiguë, mais très petite. De quoi enseigner, peut-être. Pas de quoi porter une salle.
L’anecdote circule depuis un siècle, et elle mérite de circuler, non parce que l’examinateur s’est trompé, mais parce qu’elle mesure l’étroitesse de la marge. Un mot de plus dans le même sens, et Emilie Herzog aurait passé sa vie à faire chanter des gammes à Diessenhofen. Quarante ans plus tard, elle dirigera des classes de maître dans ce même établissement.
Munich, puis Berlin
Elle étudie à Zurich, puis à Munich auprès d’Adolf Schimon. Le 10 septembre 1880, elle paraît pour la première fois sur la scène du Théâtre Royal de la cour de Munich, en page Urbain des Huguenots. Neuf saisons y suivent : environ six cent cinquante soirées, plus de cinquante rôles. Elle devient une favorite du public et atteint un plafond.
En 1889, elle passe à l’Opéra Royal Unter den Linden. Le Berlin où elle arrive est en train de cesser d’être une ville de fonctionnaires pour devenir la métropole qui croît le plus vite d’Europe. Dans cette accélération entre une Suissesse de vingt-neuf ans. Elle y restera jusqu’à ses adieux, en 1910.
Sa Reine de la Nuit fait sa réputation. Un critique note en 1898 que ce qui frappait n’était pas seulement la bravoure avec laquelle elle franchissait la tessiture redoutée, mais un jeu si pleinement habité qu’il faisait une figure de théâtre d’un rôle traité d’ordinaire comme un numéro de concert. La nuance compte : à une époque où la colorature passait volontiers pour de l’acrobatie, elle ne chantait pas la Reine de la Nuit, elle la jouait.
Ce que les cours d’Europe lui ont donné
En 1900, elle est nommée Kammersängerin royale de Prusse. Les distinctions viennent de cinq cours entre 1895 et 1906, Mecklembourg-Schwerin, Bavière, Anhalt, Saxe-Cobourg et Gotha, et la croix d’argent du mérite décernée par l’impératrice Auguste-Victoria. L’empereur Guillaume lui offre une broche d’or sertie de perles, de saphirs et de rubis. En mai 1896, elle participe aux fêtes du couronnement de Nicolas II à Moscou.
Les compositeurs viennent à elle. Son fonds conserve les deux cahiers des Sechs Lieder op.19 de Richard Strauss portant une dédicace à son nom, des partitions manuscrites signées Pfitzner et Humperdinck, un Knaben Wunderhorn de Mahler dédicacé à l’encre à son adresse berlinoise. Elle prête aussi son visage à une lotion capillaire nommée Javol : la célébrité avait déjà ses à-côtés.
Puis plus rien
Le 6 février 1910, elle fait ses adieux au public suisse à Zurich, en Marie de La Fille du régiment. Le 1er juin, elle paraît pour la dernière fois dans un opéra. Elle s’installe à Aarburg, en Argovie, et enseigne jusqu’en 1922.
La Première Guerre mondiale l’atteint durement. Attachée au pays où elle avait fait carrière, elle donne une large part de sa pension allemande aux soldats du front et vend au profit de la Croix-Rouge les bijoux reçus de la cour de Russie. Elle meurt à Aarburg le 16 septembre 1923, trois mois avant son soixante-quatrième anniversaire.
Ensuite : aucune reprise, aucune rue, aucune plaque. Les causes se cumulent : une guerre qui détruit le monde où elle avait été célèbre ; un attachement allemand qui, après 1918, n’était pas une recommandation en Suisse ; aucune création venue attacher son nom à une œuvre. Et par-dessus tout, le fait que les chanteuses de sa génération ont bien plus mal survécu dans la mémoire que leurs collègues masculins.
Restait la carte, dans un salon suisse, avec ses villes soulignées en rouge, et personne pour la regarder.













