Songes d’une nuit d’été au Festival de Froville-la-Romane
Poursuite à Froville d’un mois de juin à la fois caniculaire et musical. D’un concert à l’autre, le charme opère.

Après les élans opératiques des soirées assurées par les grandes voix du moment – Emiliano Gonzalez Toro, Key’mon Murrah, Xavier Sabata –, après le concert participatif consacré à un tube immortel du répertoire – Les Quatres saisons de Vivaldi –, c’est avec des concerts au ton plus confidentiel que s’est poursuivie la 29e édition du Festival de Froville.
Une compositrice peut en cacher une autre
Le programme concocté par le contreténor franco-anglais William Shelton, lauréat 2018 du concours de chant baroque du festival de Froville, est ainsi consacré à la figure énigmatique de la compositrice Antonia Bembo. Il s’agit, on le sait, de cette compositrice italienne émigrée vers la France et protégée de Louis XIV, dont l’Opéra national de Paris vient tout récemment de créer l’opéra Ercole amante (1706) écrit sur le même livret que celui de Cavalli quelque cinquante années plus tôt. Autour des pages écrites par la Vénitienne, finalement réduites à la chanson « Habbi pietà di me » et à un Lamento della vergine, William Shelton a réuni des pièces d’autres compositrices italiennes contemporaines de Bembo. Parmi ces dernières on compte Barbara Strozzi et surtout Maddalena Casulana, la véritable découverte de ce concert, à laquelle quatre pièces sont consacrées. Les compositeurs masculins, Francesco Cavalli en tête, ne sont pas en reste, le programme comprenant notamment un « caprice de chaconne » de Francesco Corbetta, le célèbre guitariste qui enseigna son instrument à Louis XIV et qui contribua à la fuite d’Antonia Bembo vers la France. De très belles pièces pour luth et guitare, sans oublier un superbe solo de viole de gambe, sont ainsi intercalées entre les pièces vocales aux élégantes mélodies, toutes empruntées au répertoire vénitien du dix-septième siècle. Dans ces pages William Shelton s’impose comme un formidable chanteur chambriste, sans doute plus à l’aise dans le cadre d’un concert que sur une scène de théâtre. Sa voix d’une pureté immatérielle, la chaleur de son timbre, sa musicalité fine et délicate en font de ces pièces vocales un interprète raffiné, et l’on a hâte de l’entendre dans la musique de Bach, dont il sera sans doute un des grands spécialistes dans les années à venir. À ses côtés le luthiste-guitariste Léo Brunet et la violiste Alice Trocellier sont des partenaires privilégiés, attentifs accompagnateurs mais aussi solistes aguerris dans les pages qu’ils interprètent sans le concours de leur chanteur.

Le cœur et la raison avec l’ensemble La Néréide
Autre programme au contenu poétique et intimiste, celui mis au point par les trois sopranos et les instrumentistes de l’ensemble La Néréide. Déjà entendu il y a peu à Nancy, récemment enregistré pour le label Alpha, le programme de ce soir a la particularité d’intercaler au sein des Miserere de Philippe de Clérambault et de Jean-François Lalouette les airs profanes de différents compositeurs du baroque français. Belle manière d’illustrer la thématique de ce concert, « Le cœur et la raison », censée évoquer les tourments des jeunes filles du pensionnat de Saint-Cyr, écartelées entre d’un côté les contraintes spirituelles de l’internat et les motets raffinés qu’on y donnait, et de l’autre les chants mondains glanés en famille où l’on évoquait tout ce à quoi étaient hier comme aujourd’hui censées rêver les jeunes filles. Programme subtil et délicat, donc, défendu par trois sopranos et trois instrumentistes qui embarquent le public dans un voyage musical entre foi et passion, à la découverte des tiraillements de toutes ces jeunes femmes de bonne famille dont certaines n’avaient pas l’occasion de décider de leur vie. Belle symbiose musicale entre trois voix de soprano parmi lesquelles se détachent le timbre argenté et légèrement acidulé de Julie Roset et les couleurs plus ardentes d’Ana Vieira Leite. Particulièrement flattés par l’acoustique avantageuse du prieuré de Froville, les trois instrumentistes prêtent leurs délicates sonorités aux subtiles couleurs de leurs trois sopranos. On ne saura jamais comment chantaient les pensionnaires de l’institution défendue par Madame de Maintenon. Il serait étonnant toutefois que de telles splendeurs vocales aient pu autrefois résonner dans les murs de la Maison Royale de Saint-Louis.

En passant par le plat pays
Programme furieusement original pour le concert de clôture du festival, assuré par Sandrine Piau, Ophélie Gaillard et son ensemble Pulcinella. Un programme d’une grande cohérence thématique également, avec comme fil conducteur la découverte de compositeurs ayant passé une grande partie de leur vie et de leur carrière en Flandres, ou dans ce qu’on appelait alors les anciens Pays-Bas méridionaux. Jean-Baptiste Van Helmont, Joseph-Hector Fiocco ou Marie Clément Ferdinand Dall’Abaco sont autant de noms dont la production, encore trop méconnue, se situe à la croisée des influences italiennes, germaniques et françaises. D’emblée Ophélie Gaillard capte l’auditoire par son exécution du premier caprice pour violoncelle seul de Dall’Abaco. La précision des attaques, la justesse du son, la richesse des vibrations de l’instrument, les mille nuances des phrasés seront des atouts tout au long de la soirée pour des pièces d’une exceptionnelle qualité musicale. Accompagnée par un effectif réduit, notamment en raison de l’absence pour raison de santé du théorbiste Daniel de Morais, Sandrine Piau enchaîne avec la Deuxième Lamentation du Jeudi saint de Fiocco. La fraîcheur miraculeuse du timbre, la qualité de la diction et la perfection de la technique vocale illuminent des pages qui n’en rien à envier à celles de compositeurs plus célèbres et redécouverts plus tôt. Une révélation musicale, dont on nous dit qu’elle ferait l’objet d’une publication discographique prochaine. À cet enchaînement de solos de violoncelle et de Lamentions vocales s’ajoute une rareté absolue, l’air « Deh recatemi la morte » de la compositrice et chanoinesse autrichienne Maria Anna Von Raschenau, autre musicienne dont la production vocale est à découvrir absolument. En guise de bis, l’air de Cléopâtre extrait de l’oratorio Alexander Balus de Haendel « O lead me to some peaceful shore », chanté par une Sandrine Piau en état de grâce. On attend avec impatience la 30e édition du Festival de Froville.
















