Passion de Dusapin par Georg Nigl et Sarah Aristidou au festival de Salzbourg
Pas de théâtre mais de grands bonheurs vocaux pour une œuvre puissante et délicate bien servie par les musiciens de l’Ensemble Modern.
Le bilan artistique de Markus Hinterhäuser comme directeur du festival de Salzbourg, de 2017 jusqu’à son départ forcé au printemps dernier, peut être évalué de façon plus ou moins critique, et la presse germanophone ne s’en prive pas. Les nombreux opéras contemporains qu’il a programmés en version de concert dans la première semaine de chaque édition, eux, sont incontestablement à mettre à son crédit, qu’il s’agisse de Begehren de Furrer, du Macbeth de Sciarrino (en 2025 après une première exécution en 2011), du classique Jakob Lenz de Rihm ou du troublant Koma de Georg Friedrich Haas, avec à chaque fois des salles combles et un grand enthousiasme du public, ce qui n’est pas rien.
Cette année, c’est au tour de Pascal Dusapin de continuer cette lignée qui montre toute la vitalité de l’opéra d’aujourd’hui, avec une œuvre créée au festival d’Aix-en-Provence en 2008. Comme Begehren de Furrer, Passion se limite à deux personnages assimilables à Orphée et Eurydice, sans s’en tenir à une approche narrative ; la langue italienne n’est qu’un des signes qui traduisent l’influence de la trilogie subsistante des opéras de Monteverdi, y compris des citations des livrets du Couronnement et du Retour d’Ulysse : au-delà même du thème d’Orphée, Dusapin part à la recherche du pouvoir expressif de la voix et de celui de la musique par la même occasion. La voix soliste, mais aussi son dialogue avec le chœur, ici la Schola Heidelberg, assimilée aux bergers et aux créatures infernales qui entourent les deux amants de Monteverdi. L’orchestre est lui aussi un acteur fondamental de l’histoire, y compris quand il se réduit au seul clavecin en guise de moments de respiration : les dix-sept musiciens de l’Ensemble Modern, sous la direction experte de Franck Ollu, sont comme toujours un modèle de présence soliste et de fusion orchestrale.
Dusapin aime les livrets hautement littéraires et philosophiques – on se souvient de Perelà Uomo di fumo à Paris ou du surchargé Macbeth Underworld. Ici il a choisi l’apparente simplicité d’un livret souvent réduit à des lambeaux de phrases, à des pensées fugitives, dessinant à peine un chemin autour des phases du désir au sein du couple mythique, remettant en cause tout ce parcours via les enfers : il faut bien avouer que, si l’œuvre n’est pas très théâtrale, une simple version de concert ne facilite pas la tâche aux auditeurs qui entendent plus la continuité que les ruptures tout au long des 80 minutes que dure Passion.
Eurydice, chez Haas comme chez Dusapin, est Sarah Aristidou : son rôle, simplement appelé Lei (Elle), a été créé pour Barbara Hannigan, et on sent à chaque instant l’empreinte de la créatrice dans l’écriture, dans l’ardeur de ce don de soi. Nouvelle étoile de la musique contemporaine, Aristidou montre ici qu’elle n’a rien à envier à son aînée : ce qu’elle offre par la seule voix est du grand théâtre, d’autant plus marquant que l’électronique amplifie ici les voix pour leur permettre d’envahir tout l’espace de l’église.
Orphée est Georg Nigl, valeur sûre du festival depuis quelques années, et dédicataire de nombreuses œuvres de Dusapin. Il est le créateur du rôle, sa voix se coule avec un naturel confondant dans les notes de Dusapin, de la respiration au cri. Nigl sait à l’occasion sortir de lui-même jusqu’à l’histrionisme : ici son rôle est plus en retrait, plus intérieur, à quelques épisodes près : Dusapin refuse constamment à Orphée la magie rhétorique des monologues de Monteverdi, et cette impuissance à dire, cette parole empêchée face aux grands épanchements de passion ou de douleur de Sarah Aristidou, sont tout aussi bouleversantes.
Si le concert ne se termine pas par le triomphe qu’on aurait attendu pour la qualité de la partition et pour ses enthousiasmants interprètes, la faute en est sans doute à un bruit parasite venu des hauteurs de la Kollegienkirche pendant presque toute la soirée. On ne peut pas s’empêcher de penser que le concert, complet depuis des mois, aurait bien mérité d’être joué dans une salle plus grande comme celle du Mozarteum, où ce genre de problème technique aurait certainement pu être évité ou du moins résolu.
Crédits photographiques : © SF/Jan Friese
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