Artistes, Chanteurs, Entretiens

Isabelle Druet : Didon, Carmen, Cassandre et les autres

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ID1Révélation classique de l’Adami en 2007, 2ᵉ prix au Concours Reine Élisabeth en 2008, Révélation lyrique des Victoires de la musique en 2010, une poignée de disques et de DVD à son actif, , désopilante Duchesse, piquante Béatrice, exceptionnelle Carmen, est Cassandre dans La Prise de Troie au Festival Berlioz 2019. ResMusica donne la parole à une voix qu’on verrait bien aussi en Didon à Carthage, et qui apporte à l’art lyrique le magnétisme d’un mezzo intense et d’une présence scénique ravageuse.

« Que le chant sublime le théâtre ! »

ResMusica : On a toujours envie de savoir, face à un artiste, quand est-ce qu’il a su…

 : La voix est venue très tôt. C’était une envie qui sommeillait en moi, déjà toute petite, mais qui n’a pas eu beaucoup d’autre occasion de s’exprimer que celle où mon grand-père, qui aimait beaucoup chanter, me mettait sur la table à la fin des repas de famille. Enfant, j’ai plutôt fait de la danse. Ensuite plutôt du théâtre. Puis ce fut une histoire de rencontres car, malgré mon envie de chanter, je ne pensais pas me tourner vers le lyrique. Mes parents s’intéressaient à la culture en général, écoutaient un peu de classique mais pas d’opéra. Moi, vers 9 ans, je regardais en boucle la Carmen de Rosi avec Julia Migenes, que mon père m’avait enregistrée, et qui fut longtemps ma seule expérience d’opéra. Par la suite j’ai écouté des musiques du monde, de l’électro, du hip-hop, j’ai fait partie d’un groupe entre rock et reggae…

Le chant lyrique est donc arrivé beaucoup plus tard, un peu par hasard, après qu’à Besançon, à la fac, où je suivais une formation de comédienne, mes collègues m’ont entraînée à la chorale universitaire. Je m’en souviens comme si c’était hier : la Messe en sol de Schubert, dirigée par une jeune cheffe très dynamique, Pierre-Line Maire. C’est elle qui m’a très vite conseillé de prendre des cours de chant. J’ai d’abord hésité car j’étais peu attirée par les clichés associés au monde de l’opéra (vibrato prononcé, etc…) avant de décider de prendre mes premiers cours de chant au Centre Polyphonique de Franche-Comté. J’y ai découvert un enseignement particulier (me demander de parler au quotidien avec ma voix de chanteuse : bigre, très peu pour moi !) mais aussi ma voix lyrique. À la fin de l’année, j’ai décidé de partir faire du chant à Paris et suis entrée au Conservatoire du 7e arrondissement. J’avais besoin de changer de ville, de repartir à zéro pour me lancer dans cette aventure un peu folle. La musique baroque me touchant à l’époque davantage que Pelléas ou Rosenkavalier, j’ai eu l’envie de rentrer au CMBV. Mais les mezzos à Versailles, c’est compliqué : les altos sont plutôt des hommes ! Après deux ans de chant au Conservatoire, où mon professeur, Gaël De Kerret, m’a vraiment permis d’ « ouvrir les vannes », et avec l’appui de quelques cours de solfège dispensés par une collègue qui m’entendait chanter, je suis rentrée au CNSM que je croyais inatteignable.

RM : Vous avez donc une voix « facile » ?

ID : Assez docile, oui. Je l’ai bien « dressée » mais je lui laisse aussi de la liberté ! Isabelle Guillaud, qui fut ma professeur au CNSM, était sur la même longueur d’ondes que Gaël De Kerett : la musicalité bien sûr, mais aussi la technique et le travail sur le corps. Avec Isabelle, il arrivait que, sur une heure de cours, l’on ne puisse chanter un morceau en entier ! C’était une belle relation, exigeante, humaine, dénuée du « maternalisme » étouffant ou du côté « gourou » que l’on peut être amené à rencontrer dans ce métier. C’est cela aussi qui a fait que l’indépendante que je suis a pu poursuivre dans cette voie.

RM : , ont fait leurs armes dans le baroque avant de devenir des Alceste, des Elvire, des Traviata et même des Lulu. Ça n’est pas votre cas. D’emblée, votre répertoire a fait le grand écart entre les époques.

ID : Si, au lieu du CNSM, j’étais rentrée à Versailles, j’aurais certainement fait comme elles. D’ailleurs, les endroits visibles du début de ma carrière (le Théâtre des Champs-Élysées, Aix), avec des chefs baroques, ont fait que j’ai été, moi aussi, étiquetée « baroque » alors que je picorais déjà partout. Puis très vite il y a eu le pilier, la « colonne vertébrale », Carmen.

RM : Auriez-vous été malheureuse à une époque où le chanteur d’opéra était condamné à la rampe, la main sur le cœur ?

ID : Je pense que oui, effectivement , même si je n’ai pas vécu cette époque-là. Cela dit, aujourd’hui encore, certains chanteurs (peu heureusement) continuent à penser que la voix est tout et ont des gestes stéréotypés en scène. Ils font primer le son. Même pas les mots. Le son. Et ça n’a rien à voir avec bouger ou ne pas bouger. Car certains, qui ne bougent presque pas, racontent beaucoup. Mais quand c’est une enfilade de sons, comme un collier de perles, on perd le sens de l’histoire… On me demandait parfois : « Le théâtre, ça ne te manque pas ? » Mais le théâtre est omniprésent dans mon métier, à l’opéra comme en récital, qui me comblent l’un et l’autre. En récital, j’adore l’idée d’être maître à bord de mon navire, comme une conteuse, j’emmène les gens en voyage. L’opéra, c’est bien sûr génial, mais pas toujours : il peut arriver que l’on trouve certaines mises en scène ou certains collègues « sympathiques » mais que la fusion n’opère pas… J’aime cependant toujours retrouver la scène, surtout quand il s’agit d’y défendre un rôle intéressant.

RM : La Platée de Mariame Clément à l’Opéra du Rhin avec votre Junon quasi-muette est un grand souvenir de spectateur…

ID : Mariame était désolée que j’aie si peu à chanter. Mais elle m’avait prévenue que, dans le Prologue, j’allais pouvoir m’en donner à cœur joie. Et il s’est avéré que, même si ce que j’aime par-dessus tout, c’est chanter, je me suis effectivement bien amusée. Je me sentais vraiment comme à la maison dans ce spectacle qui me donnait l’opportunité de redonner une nouvelle jeunesse à tout ce que j’avais expérimenté avec la compagnie de théâtre que j’avais créée des années auparavant dans le Jura : La Carotte.

RM : Le nom du metteur en scène est-il un argument qui pèse dans votre choix de participer à telle ou telle production ?

ID : Bien sûr ! Mais ça se passe rarement comme ça. La plupart du temps, lorsque j’accepte un rôle, je ne sais ni qui dirige ni qui met en scène, ni même qui seront mes partenaires. Les premiers contacts étant pris deux ou trois ans en amont, mon agent n’a pas lui non plus ce type d’informations : il m’informe seulement de telle proposition de telle ou telle maison d’opéra. Il arrive que le nom du metteur en scène soit avancé mais ce n’est pas toujours le cas. Lorsque j’ai su, bien après avoir signé mon contrat, que David Bobbée ou (qui ont été de très belles rencontres) allaient mettre en scène le Rake’s Progress respectivement à Caen et à Nice, j’ai été curieuse de savoir quels étaient leurs univers en les « googelisant ». J’imagine d’ailleurs que ce phénomène touche également les stars, réservées de longues années à l’avance.

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RM : La taille du rôle du Page dans Salomé a dû être inversement proportionnelle à celle de l’événement, qui vous faisait faire vos débuts à Bastille…

ID : Surtout que le rideau se levait sur moi. Petit Page au milieu d’une équipe qui, pour moi, semblait venir d’une autre époque : , … Avec des chanteurs que je n’ai jamais rencontrés en scène, comme (que j’ai retrouvé en Father Truelove à Nice), qui chantait la scène des Juifs, mais une heure après celle du Page. On avait fait un opéra ensemble et on ne s’était jamais vus. C’est assez particulier.

« Berlioz est un des compositeurs qui m’accompagnent. C’est une musique tellement en phase avec la voix de mezzo. »

RM : On ne devient pas Cassandre du jour au lendemain. Berlioz occupe une place de choix dans votre premier disque où vous semblez très à l’aise dans chacun des numéros des Nuits d’été. Vous n’avez pas toujours été berliozienne ?

ID : Je n’ai pas eu tout de suite l’occasion de chanter la musique de Berlioz, que je ne connaissais pas au-delà de la Fantastique. Le déclic s’est produit avec l’audition répétée de Sur les lagunes, qu’interprétait l’élève qui me précédait en cours de chant et qui m’a donné envie de me pencher sur le cycle complet. Ce fut bien sûr le coup de foudre immédiat avec Le Spectre de la rose. Aujourd’hui Berlioz est un des compositeurs qui m’accompagnent. C’est une musique tellement en phase avec la voix de mezzo, avec ma vocalité.

RM : Avez-vous vu la Cassandre enflammée (à tous les sens du terme) de Stéphanie d’Oustrac à laquelle vous succédez ?

ID: Je ne l’ai malheureusement vue qu’en vidéo. C’était impressionnant et tout à fait convaincant. Elle ouvre la voie à une nouvelle génération de Cassandre avec un type de voix qu’on aurait peut-être pas attendu dans ce répertoire. Chanter Cassandre c’est aussi succéder à , tellement incandescente au Châtelet lors des répétitions de la production Gardiner/Kokkos auxquelles j’avais accès en tant qu’élève du Conservatoire. C’est avec elle que j’ai découvert ce rôle incroyable. Ce sont deux chanteuses que j’admire et que j’estime beaucoup.

RM : À La Côte-Saint-André, vous retrouvez . Quand une berliozienne rencontre un berliozien…

ID : Cela fait plus de dix ans déjà que François-Xavier me fait confiance et me propose de magnifiques projets. Nous nous sommes rencontrés au Conservatoire où il avait en charge la classe d’Initiation à la Direction de Chant et dans laquelle on m’avait conseillé d’aller faire un tour. Il m’a tout de suite proposé des concerts et c’est ainsi que je me suis retrouvée, moi l’élève de troisième année, à chanter le sublime Das Lied von der Erde à Tokyo. Depuis il a continué à penser à moi pour des rôles magnifiques comme la Béatrice de Berlioz à La Côte-Saint-André en 2013 ou la Concepción de L’Heure Espagnole avec le LSO au Barbican Center au printemps. François-Xavier et , c’est comme ma famille. J’ai dû lui refuser récemment La Grande Duchesse qui tombait en même temps que Carmen. Damned ! On ne peut être en même temps à Gerolstein et à Séville ! Il m’a fait découvrir mon compositeur préféré : Mahler. Cela a été un choc immédiat. Berlioz demande plus de travail de la part de l’auditeur, et j’ai dû moi aussi l’apprivoiser. Il m’émeut pour la vocalité qui emporte, les couleurs d’un orchestre qui raconte toujours quelque chose. Là où il est très fort, c’est que cet amoureux du texte fait du théâtre en permanence. Il voit la musique comme un metteur en scène.

RM : Pourtant l’Opéra de Paris pense qu’une mise en espace suffit à Béatrice et Bénédict, coupe Les Troyens… Vous sentez-vous investie d’une mission berliozienne ?

ID : J’ai le sentiment que Berlioz n’est pas toujours apprécié à sa valeur. Certes, on peut le trouver « pompier » mais il faut dépasser cette impression sinon on passe à côté d’un trésor. Ce sont souvent les chefs qui président aux coupures. À La Côte il n’y a pas eu de coupures.

RM : Carmen à Saint-Étienne, Cassandre au Festival Berlioz : vous sentez-vous à un tournant de votre carrière en 2019 ?

ID : Cassandre est un nouveau défi car c’est une autre forme de vocalité qui sollicite beaucoup les cordes vocales mais j’ai l’impression que c’est le bon moment pour l’aborder. Et puis ce rôle est incroyable, vocalement et dramatiquement, je prends un plaisir insoupçonné à le chanter ! J’adorerais que 2019 soit un tournant mais je ne suis pas
seule à décider. J’espère en tous cas que d’autres belles héroïnes m’attendent, on verra !

RM : Quelles sont les prochaines productions où l’on pourra vous retrouver ?

ID : Une recréation, avec et , de Coronis, opéra du compositeur espagnol , que nous allons donner tout au long des deux saisons à venir avec une création au Théâtre de Caen. J’enchaînerai avec Béatrice et Bénédict à Cologne en 2020 avec François-Xavier et . Je reste très curieuse et rêve toujours, malgré mon emploi du temps assez chargé, de spectacles en petite forme, exigeants, qui mélangeraient plusieurs arts.

Crédits photographiques : © Marc Larcher

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