Musique, théâtre et poésie à la Maison de la culture du Japon à Paris
Après-midi 100 % nippone à la Maison de la culture du Japon à Paris, qui, en une seule représentation, réunit des chants shômyô par cinq moines du temple Mii-dera, l’acteur de nô Manjirô Tatsumi ou encore Dôzan Fujiwara au shakuhachi et Makoto Yoshida à la clarinette jouant des pièces contemporaines signées Tôru Takemitsu et Dai Fujikura.
La pureté de lignes du décor de la superbe Grande Salle de la MCJP est comme un écho aux images projetées deux-trois minutes sur écran du temple Mii-dera, temple bouddhiste se dressant en pleine verdure dans l’île de Honshū, au pied du mont Hiei, non loin de Kyoto. L’auditorium est plein et parfaitement silencieux, avant que ne résonnent les voix sépulcrales de Manjirô Tatsumi et Kazuma Tatsumi interprétant « Shikai nami », « Les vagues des quatre mers ». Est ainsi célébré le calme des mers entourant le Japon, symbole de la paix sous laquelle est placé ce spectacle intitulé « Résonances au temple Mii-dera ».
Puis prennent place au centre de la scène en se mettant l’un en face de l’autre les deux musiciens Dôzan Fujiwara (shakuhachi) et Makoto Yoshida (clarinette). On les retrouvera tout au long de l’heure et quinze minutes de la performance, composée de 14 brefs tableaux enchaînés. Ils jouent en création française l’une des cinq pièces de Dai Fujikura (né en 1977) données aujourd’hui, qui associent aux deux instruments une récitation de poésie waka. Ce sont des commandes du temple au compositeur installé à Londres depuis ses quinze ans et influencé par Tôru Takemitsu, György Ligeti et Pierre Boulez, qu’il a étudiés au Trinity College of Music. Sa musique mêle donc plusieurs influences, ce qui s’entend ici dans Tomari, Le Port, entre, d’un côté, une flûte nettement japonaise (attaques sforzando, souffle du musicien, longues notes tenues, dynamique, flexibilité, glissandi et expressivité) et, de l’autre, une clarinette aux accents occidentaux. Ce qui également se comprend, puisque les deux mélodies parallèles, qui se rapprochent avant de fusionner, racontent l’arrivée en bateau au temple Mii-dera d’une divinité protectrice au milieu d’éléments agités qui finissent par s’apaiser. Les deux instrumentistes se montrent très à leur aise dans cette partition virtuose particulièrement animée. Le mariage des deux timbres aussi est très réussi, la clarinette apportant de la gravité, de la rondeur et du grain. Ces qualités sont portées par l’acoustique parfaite de la salle. Les deux soufflants interprètent également Masque, pour deux flûtes (1959) de Tôru Takemitsu (1930-1996), ici dans une version pour clarinette, shakuhachi et nô : nouveau dialogue entre musiciens qui explorent la notion de ma, c’est-à-dire l’intervalle, l’espace, le silence habité entre deux phrases musicales reliant deux objets, deux phénomènes séparés ; plus généralement le souffle et le temps, toutes données à l’oeuvre dans le nô, art auquel renvoie directement le titre du morceau.
À trois reprises, cinq moines du temple Mii-dera montent lentement en procession sur la scène pour entonner le chant de louange bouddhique appelé shômyô. Cette psalmodie est grave et peu variée pour une oreille occidentale, la récitation liturgique se faisant le plus souvent à l’unisson. Elle est scandée de temps à autre par une cymbale et une autre percussion, sourde celle-ci. Les visages sont impassibles. La solennité est extrême.
La partie proprement théâtrale est assurée par deux acteurs de nô : Manjirô Tatsumi et Kazuma Tatsumi. Si la tenue des moines est belle, celles des comédiens, variables selon l’œuvre, sont sublimes. Issus des anciens vêtements de cérémonie des nobles et des samouraïs, ces costumes en soie bouffants estompent les lignes du corps et arborent des couleurs particulièrement chatoyantes, ainsi, sur la même personne, le violet et le vert Véronèse. La majesté et le cérémonial sont encore amplifiés par les masques ivoire que relèvent le rouge de la bouche et le noir des sourcils. Il est impossible de décoder par soi-même ce qui est chorégraphié ici, n’importe : qu’il s’agisse de la tristesse après la mort de l’être aimé ou de l’idéal d’amants voulant vivre le plus longtemps ensemble, on se laisse porter par cette danse très économe, faite des gestes précis de la main portant l’éventail et de pas lents ou accélérés parfois. La magie opère…
Crédit photographique : Artonov 2026 – Olivia Droeshaut © DYO
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