Ring 2026 à Bayreuth : Siegfried entre acclamations et huées
« Tout pour la musique », tel pourrait être le nouveau leitmotiv caractérisant ce Ring du 150e anniversaire et ce Siegfried en particulier qui poursuit sa route sans heurts sur la Colline verte entre acclamations et huées, le divorce entre la scénographie pilotée par l’IA et la musique étant définitivement consommé !

Les mêmes causes reproduisant les mêmes effets, on ne s’attardera pas une nouvelle fois sur la scénographie aléatoire, palliant l’absence de mise en scène, qui ne présente aucun intérêt dramaturgique, tout au plus un épiphénomène anecdotique, vaguement esthétique, formant un « joli » écrin multicolore à la somptueuse direction musicale de Christian Thielemann et aux admirables voix. Le spectateur, assidu pèlerin du Festspielhaus, ne peut s’empêcher de ressentir, à chaque nouvelle journée de ce Ring numérique, une lassitude grandissante lors de la montée sur la Colline verte, tant cette production du 150e anniversaire parait « théâtralement » décevante et répétitive… Et pourtant, dès les premières notes s’élevant depuis la fosse, la magie de la musique opère qui dissipe tous les doutes, occultant les images, devant les magistrales prestations de Klaus Florian Vogt dans le rôle-titre et Camilla Nylund en Brünnhilde. Reconnaissons toutefois que la force de l’habitude aidant, la scénographie semble ici moins pesante, ralentie dans sa succession d’images pour respirer plus amplement avec la musique, plus figurative également (images de l’ours, de l’oiseau, forge, personnages multiples et variés souvent méconnaissables, grottes, combats, armes…) mais toujours sans rapport franc avec le livret. La direction d’acteurs se réduit à sa plus simple expression dans un embryon de mise en espace, tandis que l’absence sur scène des accessoires symboliques (Nothung, le Heaume, l’Anneau…) ne favorise pas la lisibilité du drame.

En parfait équilibre avec les chanteurs, Chrisian Thielemann conduit toujours l’Orchestre du Festival avec la même superbe, s’affirmant une fois encore comme le véritable maitre de la dramaturgie, déployant un phrasé varié, tantôt chambriste, symphonique ou encore descriptif et narratif qui caractérise finement les différents climats par des couleurs changeantes (nuances et tempo) renforcées par l’enchaînement fluide et clair des leitmotivs, conférant ainsi au livret une lisibilité que la scénographie lui refuse. Accédant à ses demandes, le Festspielorchester répond avec une réactivité et un raffinement exceptionnel : bois d’une poésie presque tactile ; cordes transparentes jusque dans les grands climax ; cuivres d’une noblesse constamment maîtrisée.

Les voix sont à l’avenant dans une distribution homogène dominée par l’irréprochable incarnation de Klaus-Florian Vogt dans le rôle -titre qui couronne avec brio un admirable parcours au sein de ce Ring du jubilé (Loge, Siegmund et Siegfried). Le ténor allemand, avec une endurance époustouflante, y campe un Siegfried loin de toutes les caricatures : ni excessivement héroïque, ni abusivement benêt, mais simplement humain dont on ne cesse d’admirer la clarté éthérée du timbre, les aigus lumineux et l’élégance du phrasé jusque dans les situations les plus périlleuses. Camilla Nylund reproduit en Brünnhilde le poignant duo déjà constitué avec lui dans le Tristan et Isolde de Dresde, sous la direction du même Thielemann en 2024. Noblesse et élégance de la ligne participent de la complicité des deux chanteurs, les timbres y sont parfaitement appariés qui s’entrelacent dans un duo d’amour de l’Acte III, véritablement extatique. Après avoir assumé brillamment toutes les facettes psychologiques de ce rôle épuisant, Michael Volle clôt en beauté son admirable parcours en Wotan, poussant l’émotion à son comble dans le bouleversant duo avec Siegfried qui acte définitivement la fin de son monde. Gerhard Siegel, manipulateur, intrigant et cupide est sans doute un des plus grands Mime de notre époque, totalement convaincant à l’instar de l’Alberich de Jochen Schmeckenbercher. Christa Mayer en Erda ne convainc qu’à moitié par sa ligne instable, ses graves poitrinés et son vibrato mal contrôlé. Peter Rose en Dragon paraît excessivement discret vocalement et scéniquement, à contrario de Victoria Randem, bien chantante, qui offre beaucoup de couleur à l’Oiseau de la forêt, achevant de compléter un casting de haute tenue qui recueille une longue standing ovation du public, succédant à la traditionnelle bronca adressée à la scénographie !
Crédit photographique : © Enrico Nawrath
Lire aussi : Tous nos articles du Festival de Bayreuth















