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Une Tote Stadt de référence à Vienne

La Scène, Opéra, Opéras

Vienne. Staatsoper. 20-I-2017. Erich-Wolfgang Korngold (1897-1957) : Die Tote Stadt, opéra en 3 actes sur un livret de Paul Schott, librement adapté de la nouvelle de George Rodenbach « Bruges la Morte ». Mise en scène : Willy Decker. Décor : Wolfgang Gussmann ; Costumes : Vera Richter ; Lumières : Rudolf Fischer, Robert Eisenstein. Avec : Klaus Florian Vogt, Paul ; Camilla Nylund, Marietta/Marie ; Adrian Eröd, Frank/Fritz ; Monika Bohinec, Brigitta ; Simina Ivan, Juliette ; Miriam Albano, Lucienne ; Franz Peter Károlyi, Gastone ; Joseph Dennis, Victorin ; Thomas Ebenstein, Graf Albert. Ballet du Wiener Staatsoper. Chœur et Chœur d’enfants du Wiener Staatsoper (chef de chœur, Thomas Lang), Orchestre du Wiener Staatsoper, direction : Mikko Franck.

Die_tote_Stadt_94482_NYLUND_VOGTLe Staatsoper de Vienne entérine la fascination de Die Tote Stadt en offrant au chef-d’œuvre de Korngold une partie musicale digne de l’âge d’or (Vogt/Nylund/) et l’intelligence esthétique de . Grand soir.

C’est dorénavant indéniable : plus on voit Die Tote Stadt et plus on l’aime. Les réticences initiales (« du sous-Strauss, de la musique de film, de la musique hollywoodienne…« ) des années où parut le coffret Leinsdorf chez RCA tombent une à une. Le taclage d’alors a fait place aujourd’hui à une véritable fascination. D’une beauté crépusculaire, la partition est exigeante pour tous, spectateurs compris, qui n’ont qu’un tube à se mettre sous l’oreille. Die Tote Stadt évoque le deuil impossible, celui que le héros, Paul, ne parvient pas à faire de Marie. Le culte morbide qu’il voue à la défunte gâte sa rencontre avec Marietta, danseuse tournée vers la vie. Au cours d’un songe qui occupe la majeure partie de l’œuvre, Paul ira même jusqu’à étrangler la vibrionnante comédienne. Après la catharsis, ce faux Orphée quittera enfin le fantasme de cette Tote Stadt qui évoque les canaux de Bruges-la-morte, de Venise, mais surtout les méandres d’un cerveau malade.

C’est donc un espace mental que nous donne fort judicieusement à voir au lever de rideau avec le décor en forme de boîte qui fonctionne si bien aussi dans son Eugène Onéguine (prochainement repris à l’Opéra de Paris). Très peu d’accessoires pour une œuvre très chargée : deux fauteuils, le portrait de la morte, un sol parsemé de roses rouges. Le mur du fond, tableau noir partiellement recouvert d’une écriture manuscrite, évoquant un journal intime en cours, dupliquera par un bel effet de transparence cet intérieur toujours lisible ou bien s’envolera pour de multiples apparitions : la scène de théâtre où Marietta évolue avec des comparses tous de blanc vêtus, d’étranges processions et même toute une enfilade de maisons échappées du tableau d’Egon Schiele, visible à quelques rues du Staatsoper, au Leopold Museum, et intitulé…Die Tote Stadt ! L’appartement de Paul, envahi des multiples déclinaisons du portrait de la morte, connaîtra lui aussi d’inquiétantes distorsions avec son plafond soudain de guingois, son plancher disloqué. A la fin, tout rentrera dans l’ordre mais, aux antipodes de la vision tout aussi passionnante du jeune Simon Stone cette même saison à Bâle, Paul prendra la décision qui s’impose en franchissant et refermant la lourde porte de cet univers mortifère.

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Ce spectacle aux allures de classique date de 2004 mais c’est une très grande réussite de l’Opéra de Vienne, par ailleurs capable, rappelons-le, de laisser traîner encore, dans la poussière de ses cartons, des spectacles d’un autre âge (croquignolettes Salomé et Tosca encore en cours…) Pour cette reprise digne des grandes premières, le Staatsoper offre au couple vedette, et , le triomphe d’une incarnation déjà captée dans la belle version de (DVD Opus Arte). L’un et l’autre reviendront longuement recueillir les ovations d’un public enthousiasmé par l’œuvre, la vision scénique, mais surtout par l’aisance bluffante de chanteurs surfant sur une partition redoutable. Lui, surtout, ne quittant jamais la scène, muni d’une voix ductile, légère autant que puissante, est le Paul idéal, celui que René Kollo révéla au disque en 1975. Elle, grand soprano dramatique au métal inoxydable, lui tient tête sur les montagnes russes des longs duos (à côté de Paul et Marie, Parsifal et Kundry font figure d’enfants gâtés !) On retiendra aussi l’enfant chéri du public viennois, le merveilleux dans une irréprochable double-incarnation de Frantz et de Fritz. Monika Bohinec est une chaleureuse Brigitta, les compagnons très Ariane à Naxos de Marietta affichant le même excellent niveau.

Enfin, pour rendre justice à la torrentueuse partition, Vienne a eu également la bonne idée de confier la baguette à (lui aussi de l’aventure Opus Arte). Sa direction classieuse et maîtrisée respire l’amour jamais intimidé d’une musique qu’il fait sonner au troisième acte comme Turandot. Grand chef.

Crédit photographique: Michael Pöhn

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