Maxime McKinley, grand défenseur de la musique contemporaine au Québec

MaximeMckinley_2016Grand défenseur de la musique contemporaine et de ses enjeux, , compositeur, musicologue, poète et rédacteur en chef depuis 2016 de la revue canadienne Circuit, témoigne de sa vitalité au sein de la communauté artistique canadienne d’aujourd’hui.

« C’est un milieu relativement petit mais néanmoins très dynamique. »

ResMusica : Pouvez-vous très brièvement cerner le paysage de la musique contemporaine au Québec, ses versants stylistiques et sa place dans la vie musicale de votre pays ?

 : En quelques mots, je dirais que c’est un milieu relativement petit mais néanmoins très dynamique, surtout au regard de ses moyens plutôt limités. C’est aussi un paysage éclectique, sans tendance dominante, et en pleine constitution et construction : musicalement, il n’y a pas encore de « poids de la tradition ».

RM : L’élan est donné au siècle dernier.

MMK : Le Québec, après un intense rattrapage culturel et musical des années 1950 à 1970, que l’on doit notamment à Pierre Mercure, Serge Garant et , a rêvé d’une musique contemporaine « spécifiquement québécoise ». Mais la chanson l’a toujours emporté sur le plan identitaire, notamment à cause du rapport très particulier à la langue (la « parlure » québécoise) et des fondements essentiellement populaires (ouvriers, agricoles) de cette société. , au début des années 1980, a signé quelques chefs-d’œuvre dans lesquels certains ont entendu, sous forme sonore, quelque chose de l’inconscient collectif québécois. Se bricoler une culture imaginaire, hybride et éclectique, à défaut d’en avoir une clairement définie et solidement enracinée, a dès lors dominé le paysage québécois de la musique contemporaine durant les années 1980 et 1990, disons, pour faire court, entre les deux référendums perdus pour l’indépendance du Québec. Certains articles de Denys Bouliane ou de Jean Lesage sont très éloquents à cet égard. Le trésor de la langue de René Lussier et Golgot(h)a de sont deux œuvres faisant appel aux particularismes du parlé populaire québécois.

RM : Les choses évoluent-elles à l’heure de la mondialisation ?

MMK : En ce moment, ce rêve d’une musique savante spécifique à l’Amérique francophone semble en recul. Les jeunes compositeurs montréalais d’aujourd’hui peuvent se retrouver dans des stages européens sans difficultés, et discuter de comment ils sont influencés par Lachenmann ou Cendo. Mais on trouve aussi un discours postcolonial qui résiste à la fois, d’une part, à ce qui est perçu comme un colonialisme culturel euro-centriste (associé à une forme d’académisme international neutralisant, a-culturel) et, d’autre part, à un nationalisme trop étroit, en repli. On se tourne alors vers une ouverture mondiale décentralisée, avec toutefois l’enjeu devenu glissant – de plus en plus discuté et débattu – de l’appropriation culturelle, qui se pose aussitôt. Il me semble que l’arrivée à Montréal, il y a quelques années, de (qui enseigne à l’université McGill, tout comme d’ailleurs le chef d’orchestre français ) et celle de Sandeep Bhagwati (qui enseigne à l’université Concordia) ont eu un impact tangible au Québec sur ces diverses manières de s’ouvrir au monde.

RM : Il y a donc un vent nouveau qui souffle au Québec dans le milieu de la création.

MMK : A très grands traits, disons que les nouvelles technologies sont de plus en plus intégrées sans être « obligatoires » pour autant, et elles ne suffisent plus à définir une position esthétique en soi. C’est un peu la même situation avec les approches multimédia. Les musiques improvisées et partitions graphiques sont de plus en plus respectées et appréciées par ceux qui sortent des écoles « officielles », ce qui donnent lieu à des approches croisées de type « comprovisation », de plus en plus (ou de nouveau) en vogue. Les catégories distinctes de « savant » et de « populaire » sont rejetées par plusieurs jeunes compositeurs. Certaines tendances plus traditionnelles, du moins en apparence, idiomatiques dans l’écriture, sont soutenues par les orchestres symphoniques, souvent en quête de « pertinence sociale » ou, du moins, de connexions avec un public plus nombreux. Ces tendances cohabitent relativement pacifiquement et avec divers soutiens institutionnels, certains préférant toutefois l’autonomie du « Do It Yourself » : la Société de musique contemporaine du Québec, le Nouvel Ensemble Moderne, l’Ensemble contemporain de Montréal, Réseaux des arts médiatiques, SuperMusique, plusieurs ensembles de chambre, Le Vivier-Carrefour des , parmi beaucoup d’autres. Un soutien institutionnel qui a complètement disparu est celui de Radio-Canada, et cela a été un coup dur pour toute une génération qui avait connu cette époque. Je note enfin que les échanges musicaux avec le ROC (« Rest of Canada ») entre Montréal, Toronto et Vancouver par exemple, semblent plus amicaux et féconds qu’autrefois. Or, comme il s’agit d’un pays très vaste et à faible densité de population, l’offre dépasse souvent de beaucoup la demande.

RM : La question de la parité, sujet particulièrement sensible en France en cette année 2019, est-elle également abordée au Canada ?

MMK : C’est un sujet très discuté ici aussi. En fait, les questions de genres (incluant les communautés LGBTQ+), mais aussi raciales (en particulier les premières nations) et de classes occupent de plus en plus d’espace dans un discours qui oscille entre éthique et esthétique, sous le dénominateur commun d’une critique du « privilège » et d’une valorisation de la « diversité ». Il semble y avoir là un changement de paradigme, de sensibilité, encore en quête de repères. Le printemps étudiant de 2012 marquera peut-être symboliquement, au Québec, ce tournant (précédé et suivi de mouvements plus ou moins comparables, comme Occupy Wall Street en 2011 ou, plus récemment, #MoiAussi). Le monde de la musique, qui est aussi un milieu de travail, n’y échappe pas. Que la musique soit ou pas asémantique, absolue, voire métaphysique, ne change rien au fait que des musiciens puissent être sexistes, abusifs, injustes ou racistes, et que les seuils collectifs d’acceptabilité et de non-acceptabilité à cet égard changent.

RM : Quelles sont les statistiques avancées ?

MMK : Concernant la représentativité des femmes en musique au Québec, je n’ai pas sous la main de chiffres officiels, mais les statistiques, systématiquement demandées par les organismes subventionnaires, varient sans doute beaucoup selon les organisations. Pour la saison 2019-2020 de l’, quatre des cinq chefs invités par sont des femmes. De façon permanente, deux des trois principaux organismes de musique contemporaine au Québec sont dirigés par des femmes : le Nouvel Ensemble Moderne par Lorraine Vaillancourt et l’Ensemble contemporain de Montréal par Véronique Lacroix (le troisième étant la Société de musique contemporaine du Québec, dirigé par ).

« Les œuvres de , pour moi, résolvent de manière forte et unique des dilemmes difficiles. »

RM : est au centre du numéro d’avril de Circuit*. Sa musique est-elle à l’affiche des salles de concert canadiennes ?

MMK : À ma connaissance, Dusapin est joué au Canada assez régulièrement, que ce soit par la clarinettiste , le Trio Fibonacci (et sa violoniste Julie-Anne Derome, qui a transcrit la pièce pour alto In nomine), le Quatuor Molinari, le Nouvel Ensemble Moderne ou le baryton Vincent Ranallo (d’abord en compagnie du pianiste Matthieu Fortin, puis avec ). J’ai parfois été derrière l’organisation de telles prestations en concerts, surtout lors de ma résidence à la Chapelle historique du Bon-Pasteur, à Montréal, de septembre 2011 à mai 2014. L’an dernier, Hinterland a été joué au Winnipeg New Music festival, avec le des Etats-Unis et le Winnipeg Symphony Orchestra, sous la direction d’Alexander Mickelthwate. Deux interprètes canadiens de haut vol ont créé (même si ce n’était pas au Canada) de ses œuvres importantes : le tromboniste a créé le concerto pour trombone , et la soprano a créé l’opéra Passion (dans le rôle de Lei). De plus, Dusapin a été professeur invité lors du stage de composition du Domaine Forget, au Québec, à l’été 2002. Enfin, je m’empresse de noter qu’en février 2020, Dusapin sera joué par l’organiste et l’ sous la direction de  : il s’agira de la création nord-américaine d’un « duo » pour orgue et orchestre intitulé Waves.

RM : Dans Imaginer la composition musicale, livre d’entretiens avec Pascal Dusapin que vous faites paraître en 2017, vous parlez « d’un bel espace d’affinité » entre vos deux personnalités. Qu’est-ce qui vous lie à la pensée de ce compositeur ?

MMK : Ma relation avec Pascal, depuis 2010, est essentiellement épistolaire même si je le vois à son atelier presque chaque fois que je vais à Paris, à condition qu’il y soit lui-même bien sûr. Il y a généralement un projet éditorial comme fil rouge à nos échanges : le livre paru en 2017, puis le numéro de Circuit en 2019. Sa musique me touche beaucoup. Ses œuvres, pour moi, résolvent de manière forte et unique des dilemmes difficiles, notamment envers les héritages du XXe siècle, que j’aime sincèrement sans souhaiter pour autant y rester collé de manière rigide. Son amitié avec Wolfgang Rhim, à cet égard, est très parlante. Et ce qu’il a fait avec l’héritage de Xenakis, ce qu’il a gardé ou mis de côté, est très intéressant à creuser. Il y a dans le rapport à la musique de Pascal quelque chose d’extrêmement aéré et vaste. En une minute de réflexion sur son travail, il peut passer d’un seul souffle et très naturellement de Xenakis à Deleuze en passant par Coltrane, un film de Kurosawa et un paysage d’Ecosse. Tout cela est très stimulant, c’est comme un enthousiasme enthousiasmant. Même si son univers n’est pas toujours joyeux, y baigner me rend généralement de bonne humeur. Corréler la musique avec une telle curiosité polymorphe me plait énormément, je dirais même que ça m’est nécessaire, et je crois que c’est un espace dans lequel nous nous plaisons.

J’apprécie aussi Pascal en tant que personne, je trouve le personnage sympathique et attachant. Il est vibrant et souvent drôle, avec un côté un peu aérien, dans les nuages (il m’a dit « saturnien », un jour), et néanmoins extrêmement organisé. Un jour, il m’avait écrit que « nos déambulations » lui plaisent, et il a parfois mentionné mes « intuitions » qu’il trouve « justes ». Il y a sans doute une bonne part de compréhension intuitive dans cette dynamique. Je suis plus jeune aussi, et je n’habite pas sur le même continent, mais c’est comme si cela n’avait pas la moindre importance quand nous discutons.

 

* Circuit est une revue dédiée à la musique d’aujourd’hui. Fondée à Montréal en 1989, elle s’est donnée pour mission, à l’instar de Musique en jeu apparue en France dans les années 1970, de défendre la musique contemporaine et d’en définir sous divers aspects, sociologique, esthétique et technique, les enjeux principaux. Esthétiquement, elle voit large : de Boulez à Zappa en passant par Romitelli, Zorn et, bien sûr, plusieurs créateurs québécois. Circuit propose des articles en français et en anglais. En version papier, elle est aussi présente en ligne via la plateforme Érudit.

Crédits photographiques : © Anna Lupien

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