Les sortilèges du tandem Pont/Bonas à Toulon
Cette version de L’Enfant et les sortilèges imaginée par Grégoire Pont et James Bonas a fait le tour du monde. Ce n’est que justice pour cette merveille absolue de dix ans d’âge. Créée à Lyon en 2016, la voici aujourd’hui, pour l’ouverture de la saison, et à l’instar des stars, au Zénith de Toulon !
L’obscurité totale est de rigueur pour que puisse s’exprimer le pinceau gracile de Grégoire Pont sur l’immense écran qui sépare l’enfant à la rampe de l’orchestre en arrière plan. C’est sur cette manière de tableau noir qu’avec une grâce infinie sa craie blanche dévoile en gestes aériens le titre du chef-d’oeuvre de Ravel au-dessus de l’enfant prostré auprès d’un cube noir, quasiment seul élément de décor d’une réalisation donnant la préséance à une vidéo mapping en 2D, d’autant plus magique que l’on ne saura jamais d’où elle vient. D’une incroyable réactivité, elle donnera à voir absolument tout : l’horloge comtoise intra et extra-muros, l’arbre qui geint, rejoint dans sa douleur par la forêt qui ploie tout entière, les myriades de lucioles au jardin, et même le cheveu d’or de la Princesse, bref tout le mobilier-bestiaire de l’oeuvre, d’ordinaire si difficile à mettre en scène sans nuire à la poésie fantasque du livret de Colette.
Dans une optique qui n’est pas sans points communs avec La Flûte vraiment enchantée de Barrie Kosky et Suzanne Andrade, mais avec des moyens plus simples, l’interaction admirablement synchrone entre les interprètes et les images (le 33 et le 18 de la leçon d’arithmétique qui sursautent au-dessus d’une décharge de chiffres) émerveille enfants et ex-enfants comme au premier jour. Même si certains effets inclusifs se diluent dans le Zénith, tels ces lumières portées envoyant dans le public des bestioles sur les murs d’une salle trop grande pour elles, le dispositif n’a rien d’un cache-misère pour époque comptable, au contraire il représente ce qu’on peut imaginer de plus près de ce qu’avaient en tête ses auteurs : une fantaisie lyrique. Illustration majuscule du sous-titre de L’Enfant et les sortilèges, le spectacle offre de surcroît beaucoup de liberté aux interprètes que James Bonas n’a plus qu’à faire dialoguer avec ce monde virtuel en deçà comme au-delà du tableau aux apparitions : noyés dans des santons dessinés, une pastourelle et un pastoureau de chair et d’os peuvent s’abandonner à la danse…
Comme dans l’étonnante partition – impressionnant catalogue stylistique d’un seul et même compositeur – il se passe toujours quelque chose sur le plateau, chaque micro-scène demandant aux solistes d’incarner en quelques minutes (parfois moins) un personnage. Un régal pour tous les interprètes, à la fois invisibilisés ici par une garde-robe gris souris, et amoureusement redessinés par le pinceau-poète de la réalisation. Androgynisée par son short et sa casquette, très à son aise dans cette invitation à l’enfance pour tous, Victoire Bunel, omniprésente, se démène avec l’excellent aréopage chantant réuni par l’Opéra de Toulon. Patrick Bolleire ne fait au pied levé qu’une bouchée du Fauteuil et de l’Arbre. Quatre voix différentes (Bergère, Pastourelle, Chouette, Chauve-souris) pour le prix d’une, celle très chaleureuse de Lise Nougier. Plus que l’intelligibilité du mot, Lila Dufy assume en Reine de la Nuit qu’elle est d’ordinaire, la vocalise du Feu, l’aigu de la Princesse, le trille du Rossignol. Le métier de Doris Lamprecht est perceptible dans sa Maman, sa Tasse, sa Libellule. Fabien Hyon, joueuses Théière et Rainette, se déchaîne en Petit Vieillard bonnetisé d’oreilles d’âne, comme toute sa classe -un clin d’oeil à l’actuelle Education Nationale ?-. L’Horloge impeccablement parlante révèle Paul-Emile Burgevin, son Chat duettisant (ici jusqu’au sang !) avec la Chatte experte de Pauline Gaillard (également Pâtre et Ecureuil) convoquant tout le malaise requis à cet instant hautement sexualisé. Le Choeur de l’Opéra de Toulon a fort à faire pour suivre le mouvement, la partition restant également complexe pour lui. Une très fine sonorisation (impossible à éviter dans ce lieu de repli de l’Opéra encore en travaux) rend justice aux différents talents de cette production relue avec d’idoines couleurs ravéliennes par l’Orchestre de l’Opéra de Toulon dirigé d’analytique façon par Victorien Vanoosten.
Des couleurs déjà révélées, avant l’entracte, par une remarquable exécution de Petrouchka, dont la marionnette du ballet stravinskien de 1947 peut, en cherchant bien, avoir quelques liens avec l’enfant ravélien de 1925 par sa succession de micro-combats. Un Petrouchka dont on n’aura donc rien perdu des nombreuses interventions solistiques, mais forcément frustrant quand on sait que le tandem Grégoire/Pont, après leur Enfant et les sortilèges effectivement ensorcelant, avaient récidivé deux années après avec une Heure espagnole tout aussi réussie. Cet au second opus lyrique du compositeur, déjà montré à Toulon en 2021, que l’on aura songé pendant ce Petrouchka de concert ourlé d’un cadre de fête entre jour et nuit, et dont seul le titre aura été vidéographié. La maison d’opéra qui saura accueillir le sensationnel diptyque de Maurice Ravel dans la vision du tandem Pont/Bonas aura une riche idée.












