Common ground, une ambition chorégraphique pour le Ballet de Bavière
Plutôt que d’oppositions stériles, le programme se nourrit de la forte cohérence qui unit les pièces si humaines d’Ekman, Inger et Kylián.
Quand on a été éduqué à la danse par le Ballet de l’Opéra de Paris dans les années 1990, le spectacle proposé par le Ballet de Bavière sous le titre Common Ground a quelque chose d’un retour aux origines. Certes, les trois œuvres qui le composent ont en commun d’avoir été créées par le Nederlands Dans Theater, et deux d’entre elles l’ont été bien après les années 1990. Mais l’empreinte de Jiří Kylián, que le public parisien découvrait alors, entre tournées du NDT et entrées au répertoire, ne s’est pas arrêtée là : même si les trois pièces de la soirée ont été créées à un quart de siècle de distance, il y a un esprit commun, une forme de danse contemporaine profondément ancrée dans l’histoire de la danse, mais aussi un rapport au corps et un humour qui relèvent d’un esprit commun – les deux autres chorégraphes de la soirée, après tout, ont été danseurs au NDT.
Avec Cacti, Alexander Ekman s’en prend à la critique, et même à tout effort d’interprétation de ses œuvres, voire de toute œuvre d’art. Une voix snob débite des platitudes sur la danse au début et à la fin de la pièce ; au centre de la demi-heure, un duo dialogue par la voix (enregistrée) et par la danse, entre contingences pratiques d’une répétition et esquisse ratée d’une relation (semi-)amoureuse : Osiel Gouneo, pilier de la troupe de Munich depuis dix ans, montre qu’il est autant un danseur virtuose qu’un interprète au multiple talent, et sa partenaire Carollina Bastos n’est pas en reste.
Les grands mots vides d’une part, les pièges du quotidien d’autre part, et au milieu ces cacti qui sont là précisément parce qu’ils se refusent à toute interprétation. On se gardera bien d’encourager le chorégraphe dans son mépris des interprétations, mais on ne peut nier qu’il y a de quoi voir dans cette pièce pleine d’humour, qui a le mérite de donner à la troupe l’occasion de s’exprimer comme un ensemble d’individualités plutôt que comme des exécutants anonymes, et le sens du spectacle qui est la marque de fabrique d’Ekman n’empêche pas qu’il y a de quoi nourrir une réflexion sur ce que peut la danse – mais peut-être n’en avons-nous pas le droit ?
Johan Inger met au centre de son Impasse un trio, d’abord une fille seule, puis l’un après l’autre deux garçons, ses amours peut-être, qui sortent tous d’une maison esquissée à droite de la scène. On est tout de suite séduit par le solo de Violetta Keller, tous membres dehors entre innocence du paradis perdu et découverte joyeuse du monde ; c’est bien l’esprit d’Inger qui s’exprime ici, à travers une pièce qui suit une trame narrative sans imposer un récit concret : au triangle du début s’oppose d’abord un groupe tout de noir vêtu, plutôt inquiétant, avant que n’arrive un groupe en costumes bariolés, façon cirque, qui font penser à sa parodie de Belle au bois dormant créé pour le ballet de Stuttgart. Ces deux groupes opposés sont un défi pour le trio, une découverte du monde qui ne va pas sans mal : l’humour est constamment là, mais la pièce est sans doute plus sombre que ce qu’on en voit dès l’abord.

Enfin Bella Figura, apogée de l’œuvre de Kylián, qu’on a pu voir par tant de troupes différentes, y compris déjà par le Ballet de Bavière pour un portrait de Kylián il y a près de 25 ans. La pièce n’a pas pris une ride, et si on l’a parfois vue avec plus d’intériorité, plus de sens du tragique sous-jacent même dans les passages humoristiques, mais la concentration et le sens du style sont déjà un bon début. Il faut espérer que cette soirée si dense sera confirmée par les programmations futures, pour faire vivre un répertoire cohérent où classique et contemporain savent se nourrir mutuellement plutôt que de s’opposer.













