banclefsdor2017

De la maison des morts selon Chéreau, enfin à l’Opéra de Paris

La Scène, Opéra, Opéras

Paris. Opéra Bastille. 18-XI-2017. Leoš Janáček (1854-1928) : Z mrtvého domu (De la maison des morts), opéra en trois actes sur un livret du compositeur d’après « Carnets de la maison morte » de Fedor Mikaïlovitch Dostoïevski. Mise en scène : Patrice Chéreau. Décors : Richard Peduzzi. Costumes : Caroline de Vivaise. Lumières : Bertrand Couderc. Avec : Willard White, Alexandre Petrovitch Goriantchikov ; Eric Stoklossa, Alieïa ; Štefan Margita, Louka Kouzmich ; Peter Straka, Le grand prisonnier ; Vladimír Chmelo, le petit prisonnier ; Jiří Sulženko, Le commandant ; Graham Clark, Le vieux prisonnier ; Ladislav Elgr, Skouratov ; Ján Galla, Tchekounov ; Tomáš Krejčiřík, Le prisonnier ivre ; Martin Bárta, Le cuisinier et le forgeron ; Vadim Artamonov, Le pope ; Olivier Dumait, le jeune prisonnier ; Susannah Haberfeld, une prostituée ; Aleš Jenis, Le prisonnier jouant Don Juan et le brahmane ; Marian Pavlovič, Kedril ; Peter Hoare, Chapkine ; Peter Mattei, Chichkov ; Andreas Conrad, Tcherevine. Chœur de l’Opéra national de Paris (chef de chœur : José Luis Basso). Orchestre de l’Opéra national de Paris, direction : Esa-Pekka Salonen.

De la maison des morts2Un « nouveau spectacle » aujourd’hui âgé de 10 ans : la communication de l’Opéra de Paris fait preuve d’un certain humour autour de cette production de De La Maison des morts devenue une référence depuis sa création aux Wiener Festwochen grâce au regard particulièrement juste de . Pierre Boulez n’est plus à la baguette, mais pour cette première à Paris, la lecture saisissante d’ sublime le lyrisme déchirant et la nervosité incessante de cette œuvre.

« Il ne se passe rien » dans cet opéra de . C’est vrai dans un sens. Librettiste tout autant que compositeur, cette figure artistique emblématique tchèque rompt en effet sans détour avec la forme traditionnelle de la narration. Pas d’intrigue. Pas de personnage principal. À part peut-être l’arrivée et le départ de Goriantchikov (agrémenté par la présence d’un aigle blessé, puis par son envol), pas vraiment de début. Pas vraiment de fin non plus. Pas d’espoir. Pas d’attente. L’attente de quoi ? Le temps est suspendu, la vie aussi… Le vide. Sans horizon. La prison en somme. Et alors quoi ? Que reste-t-il ?

L’essentiel. Tout peut-être. La sombre nervosité dans les moments les plus doux, la foudroyante peur partagée à l’apparition du Commandant. L’homme dans toute sa faiblesse, l’homme dans toute sa vérité nue. Crue. Cruelle. Dans une lettre ouverte adressée à l’écrivain et journaliste Max Brod, explique chercher par cet opéra à « aller vers la vérité, la parole dure des éléments. » C’est ça, De la maison des morts : une représentation artistique se voulant fidèle à l’univers qui lui est consacré. s’est inscrit pleinement, totalement, formidablement dans cette démarche. Tout sonne juste, du décor unique amovible aux costumes, jusqu’aux sublimes lumières. Murs de prison démesurés, humanité exacerbée. On se focalise donc sur les souvenirs, les élans émotionnels et psychologiques des uns et des autres, brutaux, glaçants, sensibles surtout. L’essentiel dramatique se constitue des récits des prisonniers à l’intensité savamment dosée, ayant pour point culminant le monologue de Chichkine, merveilleusement habité ce soir par .

La vérité. Jusque dans le rapport entre la langue et la musique. La première n’est plus le véhicule des émotions, elle les inscrit dans sa structure même. Voilà l’une des principales caractéristiques de l’esthétique musicale de Janáček qui compose selon les inflexions du langage parlé, tout autant qu’avec les gestes qui les accompagnent. Le langage détermine la forme musicale. La mélodie naît ainsi du flux musical. Ce réalisme exalté génère également une approche singulière du genre : avec cette « continuité organique », la distinction entre air et récitatif, information et expression, action et méditation, n’est plus.

De la maison des morts3
Au sein de cette distribution vocale exclusivement masculine, ce sont naturellement les ensembles qui sont au premier plan. Et force est de constater que les pupitres d’hommes du Chœur de l’Opéra de Paris savent se montrer persuasifs autant dans leur soumission face à des gardes tyranniques, que dans leur humanité laide et violente. C’est dans une constance de mouvements et de déplacements que cette force se dégage, la mise en scène faisant preuve d’une parfaite précision dans le traitement de cette masse. Le vide… On en est désormais loin. Pourtant, au sein de ce groupe de captifs, quatre personnalités se révèlent : la faiblesse splendide, parce que totalement maîtrisée, de , Goriantchikov humilié, battu puis libéré ; la candeur juvénile d’Alieïa portée par la sensibilité à fleur de peau d’ ; qui offre le moment le plus intime et le plus lyrique de la soirée lors de l’évocation de son amour avec Luisa, soutenu par la tendresse des cordes et des vents ; et surtout un des grands soirs qui excelle véritablement lors du monologue tourmenté de Chapkine, unique grand rôle de baryton écrit par Janáček. Cette humanité, que tout détenu cherche à maintenir, avec ferveur, avec démence parfois, se révèle dans toute son aigreur, dans toute sa superbe, réelle et palpable grâce à ce casting de haut vol.

Dans la fosse, l’Orchestre de l’Opéra de Paris véhicule, au même titre que les protagonistes sur le plateau, d’innombrables effets psychologiques concoctés par Janáček, sublimés par . La tension s’accumule tout au long de la soirée, sans échappatoire, avec pour seule ponctuation les coups de fouet de la phalange. Entre les cris stridents des clarinettes après la mort de Filka Morozov et la nervosité des vents dans des registres extrêmes (symbole du vide de la vie carcérale), le dépouillement sonore de la partition est retranscrit dans toute sa douleur, le chef modelant à merveille les différents motifs brefs et incisifs, sans cesse répétés et variés, pour une irrégularité mélodico-rythmique à l’origine aussi de ce réalisme tant recherché.

Crédit photographique : © Elisa Haberer / ONP

tous les dossiers(1)

Mots-clefs de cet article
  • Andrea Vasquez

    Il nous manque Chéreau

Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.